mardi 23 décembre 2014

L'homme est-il un être à part dans la Nature ?

 Introduction :  

Bear Grylls
   En concevant la Nature comme un système clos régi par ses propres lois, et en considérant que l'homme, minuscule comparé à elle, en fait partie intégrante, alors il est possible de penser qu'il n'en constitue pas une exception, il est tout comme le reste des êtres vivants, soumis à ses lois, et ne peut ainsi, pas être distingué à la manière d'un « élu ». Pourtant, toujours en considérant l'homme d'un point de vue biologique, mais en ne lui négligeant pas ce qui constitue bel et bien une spécificité en lui étant propre, à savoir la « conscience », un problème se pose puisqu'il ne nous serait plus possible de l'intégrer totalement à une liste d'êtres vivants ordinaires. La conscience serait dès lors ce qui constituerait sa plus forte démarcation du reste de la Nature, elle l’élèverait au dessus des autres par l'aptitude qu'elle lui offre, qui n'est autre que celle d'être conscient de sa propre présence. Mais bien qu'étant à la fois corps et esprit, l'homme peut-il tout de même être considéré comme étant « à part », tout en étant incapable d'échapper à sa condition ? Ils'agirait donc de se demander quelle qualité supplémentaire lui offre le fait d'être esprit.

I. L'homme, un être spécifique dans la Nature

   D'un point de vue biologique, on peut considérer l'homme comme un être à part. En effet, observer la Nature, c'est bien constater que l'homme subit ses lois, mais il semble impossible de le limiter dans l'absolu à un être soumis aux dites lois, puisque bien au contraire, il s'agit cet être capable de les connaître. Ceci s'explique en ce que l'homme n'est pas simplement matière, mais aussi esprit, et cette distinction en fait déjà un être spécifique. C'est ainsi qu'Aristote distingue dans la Nature, différents types de vivants, dont l'homme qu'il définit comme un «animal doué de raison». Cette définition tient à ce que, pour Aristote, l'homme est le seul à posséder une âme intellective. Et posséder cet âme lui permet de connaître ce qu'il l'entoure et donc de constituer un être concret et réel.
   D'autre part, l'âme intellective, ou la pensée en d'autres termes, donne en même temps à l'homme la connaissance de sa faiblesse vis-à-vis de la Nature. C'est le constat de Pascal qui définit la pensée comme constituant l'essence de l'homme. Même faible, dit Pascal, l'homme s'élève au-dessus de la Nature par la simple connaissance de sa faiblesse. Il est un «roseau pensant». L'animal, est tout aussi faible, et peut, tout comme l'homme, être détruit par l'Univers tout entier, mais ne le sait pas, contrairement à l'homme qui acquiert de ce fait une «dignité».
   La conscience lui fait également acquérir une autonomie, et une identité. Kant, dans son Anthropologie d'un point de vue pragmatique, démontre que la capacité de dire «je», est révélatrice de l'élévation de l'homme au-dessus de la Nature. Quand l'homme dit «je», il révèle sa conscience de lui-même et son autonomie. C'est le «je transcendantal» par lequel l'homme acquiert une dignité et le droit à être respecté. L'animal, lui ne possédant pas la raison, peut, selon Kant, être utilisé comme simple moyen. Tandis que l'être humain, intelligent, ne peut être considéré comme simple moyen, mais toujours comme fin. Dès lors, on ne peut considérer l'homme autrement que comme cet être à part, pour les raisons que nous venons de mettre en évidence. 

Transition :
   Pourtant, si l'homme semble se distinguer des autres par la capacité de réflexion, il reste difficile de le détacher pour autant de sa condition. Etre en partie un corps physique, est un fait pour lui, il ne le choisit pas. La question est dès lors de savoir si l'illusion ne repose pas justement sur une contradiction sur le rôle de son mode d'être ; la conscience, dans son existence. Il s'agit alors de se demander si le monde n'influence pas l'homme d'autant plus qu'il pense influer sur celui-ci.

II. Qui n'échappe cependant pas à son influence 

   La Nature, en premier lieu, se présente comme l'ensemble de ce qui existe dans l'espace et le temps. Cette définition inclut non seulement l'homme, mais aussi tous les êtres vivants. L'ensemble des êtres vivants, dont l'homme fait partie, sont eux tous déterminés par les lois présentes dans cette même Nature. Ainsi l'homme aura-t-il besoin d'oxygène pour vivre et assurer le bon fonctionnement de son système biologique ou encore sera-t-il soumis à la loi de l'attraction terrestre lui aussi.
   Que la nature constitue une entité supérieure à l'homme, cela signifie qu'en aucun cas il ne puisse la dépasser. C'est ainsi que Spinoza en arrive à la conclusion que, la liberté que certains prennent de placer l'homme au centre du monde en ne se fiant qu'au fait qu'il possède l'aptitude à penser, est excessive, voire erronée. Sans affirmer que l'homme n'est pas un être spécifique, Spinoza pense qu'il n'est pas un «empire dans un empire». Car la Nature, est en elle-même, un ensemble irréductible à l'unique pensée humaine. Elle est un système plus complexe auquel l'homme ainsi que tous les êtres vivants participe. C'est que Spinoza donne une place très importante à cet empire qu'est la Nature, puisqu'il la considère comme «Dieu». Or, ce statut suppose déjà que la Nature détermine tous les êtres vivants, donc et en même temps, les actions humaines qui n'échappent pas à son emprise. Nous nous pensons libres, dit Spinoza, par simple méconnaissance des causes qui nous déterminent à vouloir ce que nous voulons. L'erreur consiste selon Spinoza à refuser cette réalité inévitable, et la sagesse résiderait au contraire, dans l'acceptation et l'accord avec le mouvement même de la Nature.
   Enfin, l'homme n'échappe pas à la possibilité d'une étude. On peut, comme cela a été mis en évidence au cours de l'histoire, le réduire comme tous les êtres vivants, à un ensemble de phénomènes psychiques, biologiques, et sociaux. C'est ainsi que le matérialisme de Karl Marx conçoit l'homme : comme le résultat d'un ensemble de phénomènes sociaux. L'impression d'être l'auteur de nos actions n'est qu'une illusion puisque de même que la matière est en mouvement, ainsi notre conscience suit son mouvement et est influencée par celui-ci. Ce n'est donc plus «la conscience qui détermine l'existence sociale, mais l'existence sociale qui détermine la conscience». Comme, les animaux, nous sommes alors déterminés par les lois de notre environnement et ne sommes pas «à part», mais en plein dans le mouvement.

Transition :
   A ce stade-ci, nous en sommes à réduire la conscience à l'ensemble des influences de la Nature, qui, dans son mouvement, emporterait avec elle l'homme, qui ne ferait rien d'autre que suivre le mouvement. Le problème qui se pose, c'est de savoir comment l'homme pourrait se réduire lui-même à l'ensemble des phénomènes qui l'entourent, sans en même temps prouver qu'il choisit lui-même s'il est déterminé ou non. La conscience ne serait donc plus une somme d'influences, mais influerait d'elle-même la Nature. 

III. Mais la dépasse en y déposant le «sens»

   Rappelons que, littéralement, la Nature désigne également l'état de la matière avant que celle-ci ne reçoive la marque de l'homme. Or, une telle conception suppose que le concept même de «Nature», nécessite la présence d'homme pour être construit, et en même temps, que dès lors que l'homme apparaît, toute Nature disparaît. Si l'on dit de l'homme qu'il n'a pas de nature, c'est justement parce que sa présence dans la Nature, tous les actes qu'il y accomplit, sont toujours culturels. C'est l'idée défendue par Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception; il n'y a rien dans les agissements de l'homme que l'on puisse qualifier de «naturel», bien au contraire, tout est conventionnel, car tout chez lui est à inventer. C'est ce par quoi l'homme se détache de la Nature. 
   Ce détachement, ou cet échappement, n'a pas d'autre nom selon Sartre, que la liberté. C'est dans l'Etre et le Néant qu'il développera en profondeur cette idée, en partant du principe selon lequel l'homme est irréductible à une somme de déterminismes naturels sinon son milieu social. Mais parler de déterminisme est encore ici user d'un bien grand mot puisque Sartre n'entend par tout cela qu'un «héritage» duquel l'homme aura à faire quelque chose. Si l'homme a ainsi à se déterminer sans cesse, c'est parce qu'il n'est d'abord rien, il n'a pas été choisi par la Nature et n'est pas non plus à son service pour accomplir quoi que soit, mais a à devenir quelque chose par ses actions.
  Dès lors, ce qui fait de l'homme un être «à part» dans la Nature, c'est justement son détachement total de celle-ci, il est cet être qui ne trouve sa place nulle part, et a à s'en créer une. C'est là le sens même de cette citation culte de Sartre affirmant que : «l'existence précède l'essence». Elle n'a pas d'autre sens que celui-ci : l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il aura choisit d'être, il n'a au départ aucune essence, c'est-à-dire aucune raison d'être, mais a à s'en inventer une, à se créer une place par son existence et ses choix et la Nature n'est autre que la situation dans laquelle il a à se choisir. 

Conclusion :

   En somme, bien que l'homme se distingue par le fait d'être conscient, l'influence de la Nature sur lui n'est pas négligeable. Mais pourtant, se limiter à un tel fait, reviendrait aussi à objectiver cet être bien spécifique qu'il est, et qui, comme on l'a vu, se trouve être à part dans la Nature par le rapport bien particulier entretenu avec elle. Elle est n'est pas seulement une entité qui le dépasse, mais aussi le lieu d'exercice même de sa liberté, et sur laquelle il dépose le sens. Il est par conséquent «à part» dans la Nature, car il est son dépassement ; il est culture. 

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