mardi 2 septembre 2014

Le Jugement Dernier d'un point de vue existentialiste



« On meurt toujours trop tôt ou trop tard. Et cependant, la vie est là, terminée : le trait est tiré, il faut faire la somme. Tu n'es rien d'autre que ta vie. »

Jean-Paul Sartre, Huis Clos 


Le jugement dernier, d'après l'opinion religieuse, est ce jour où se manifestera aux humains, le jugement transcendant de Dieu sur leur pensées et sur leurs actes. Le fameux jour où « tout se paye », et où il faut assumer les conséquences de sa propre existence sur Terre. D'un point de vue purement religieux, ce jour est à craindre, et c'est par rapport à la crainte de ce jour que notre existence se forme. Comme le réclame la religion, il faut accomplir la morale divine, afin d'être récompensé lors du jugement. Ne pas le faire, se paye de la punition suprême ; l'ouverture des portes de l'enfer.  L'idée de notre réflexion actuelle, est de se livrer à une interprétation purement existentialiste du jugement dernier. On se demandera donc de la même manière que Jean-Paul Sartre dans toute son oeuvre, ce qui se passe
si Dieu n'existe pas. Peut-il toujours y avoir un jugement dernier si Dieu n'existe pas?

Il faut rappeler en premier lieu le point de départ de l'existentialisme Sartrien ; « l'existence précède l'essence ». Que signifient ici ces trois mots ? Tout simplement que l'homme existe d'abord avant d'avoir une définition concrète. L'essence, c'est ce qui est immuable au plus profond d'une chose, ce qui constitue le noyau de son être, ce qui permet de dire avec certitude ce qu'elle est. L'essence d'un triangle, par exemple, c'est ses trois côtés et ses angles droits, car lui amputer ne serait-ce qu'un seul côté, c'est en faire autre chose. Pour fabriquer un triangle, il faut donc connaître son essence, savoir qu'il se constitue des éléments que nous venons de citer. Pour le triangle, l'essence, donc la définition, précède l'existence. Or, pour Sartre, on ne peut pas déterminer l'essence d'un homme tant qu'il ne s'est pas lancé dans l'existence. S'il était possible de définir un homme avant qu'il existe, il faudrait  que l'on puisse en même temps connaître ce qu'il deviendra et ce qu'il fera tout au long de sa vie, ce qui est impossible puisque l'homme est totalement libre. Pour définir un homme, il faut qu'il existe d'abord, qu'il se plonge dans le monde, qu'il se réalise lui-même, puis, lorsqu'il est mort, à partir de l'ensemble de ses actes, c'est à dire, la trace de lui qu'il aura laissé dans le monde, on pourra constituer son essence, on pourra dire ce qu'il est puisqu'il deviendra un objet immuable. Avec la religion, comme l'a montré Sartre, l'essence de l'homme est établie avant sa venue au monde, c'est à dire la moralité et l'expiation du pêché originel. L'homme serait donc, par essence, l'élu de Dieu, son seul représentant dans la Nature. Et le but du jugement dernier est donc de contrôler pour chaque homme, si le pêché originel a été correctement expié à travers l'existence.

Mais si l'on part de l'idée selon laquelle Dieu n'existe pas, on peut faire du jugement dernier le moment durant lequel l'homme prend conscience du chemin qu'il a parcouru, de ce qu'il a accompli dans sa vie, et de l'impossibilité de revenir en arrière. Finalement, peut-être que le jugement dernier a lieu bien plus tôt que le prétend la religion, c'est à dire, lorsqu'un homme devient trop vieux pour accomplir de grandes choses et lorsque la mort approche. En effet, nombreux sont les croyants, qui, après une vie paisible et morale, devenus vieux et sentant leur mémoire disparaître, regrettent de ne pas avoir osé « se jeter dans le monde» comme dirait Simone de Beauvoir, de ne pas avoir osé désobéir. Car quand la foi religieuse est assez fragile pour douter de la vie après la mort, le regret de ne pas avoir vécu « à fond » peut torturer un homme. De plus, on le sait bien, le jugement dernier est ce moment durant lequel on ne peut plus reculer, et durant lequel on voudrait effacer toutes nos erreurs. Et bien, on peut faire le lien avec la situation de l'homme face à la vieillesse ; il ne peut plus rajeunir, et ne peut plus se permettre de faire ce qu'il n'a pas osé faire lorsque cela était encore possible. C'est le moment où il fait ses comptes, où tout se paye puisque les autres deviennent aptes à le juger sur l'existence qu'il a mené.

Quand dans sa pièce, Huis Clos, Sartre fait prononcer à l'un de ses personnages, Garcin, l'une des ses citations les plus cultes ; « l'enfer c'est les autres »,  l'idée implicite n'est pas différente de celle que nous venons de proposer. Puisque affirmer qu'autrui représente l'enfer, c'est mettre en évidence l'importance de son jugement sur nos actes. Ainsi, le jugement dernier, censé nous révéler où la suite de notre vie terrestre se déroulera, l'enfer ou le paradis, peut être considéré comme le moment où autrui peut nous juger de manière quasi-définitive, à la seule différence que la sentence est déjà donnée et irrévocable, c'est l'enfer du sentiment d'observation, et le regret de ne plus pouvoir y faire quoique ce soit. Lorsque nous sommes encore capables d'accomplir des choses, les autres ne sont pas encore aptes à nous juger de manière définitive, puisqu'il est encore en notre pouvoir de modifier le jugement qu'ils ont de nous par nos actes ( un homme lâche, peut décider de se conduire en héros ), puisque « l'engagement total » est encore possible. Mais quand nous sommes vieux dans notre fauteuil, avec assez de mémoire pour nous rappeler le temps perdu, et le peu de choses que nous avons réalisé, nous sommes comme condamnés. Tout se passe comme si les autres pouvaient faire ce qu'ils veulent de nous en nous jugeant sur ce que nous ne pouvons désormais plus modifier. D'un point de vue purement existentialiste, c'est ce qu'on pourrait appeler, « le jugement dernier ».


Jusque ici, nous en sommes à laisser l'homme impuissant et simplement observateur de sa propre existence. Or, s'il est vrai que pour le vieil homme, il n'y a plus d'espoir, il n'en est pas de même pour l'homme qui est encore en pleine possession de ses facultés. En prenant assez tôt conscience de sa liberté, l'homme peut vivre une existence authentique, et devenir ce qu'il veut réellement être en s'assumant sans regret face aux autres une fois vieux. C'est d'ailleurs le but de toute l'oeuvre de Sartre, rendre à l'homme une possibilité de choix, et lui permettre en ce sens, de vivre une vie authentique, c'est à dire éloignée de la mauvaise foi causée par la tentation déterministe. Vivre libre et être responsable de ce qu'on est, tel est le but principal de l'existentialisme. La mort étant inévitable, il convient de laisser du mieux qu'on le peut, une marque de soi dans le monde, de se réaliser afin de ne rien regretter à la fin. Dans l'Etre et le Néant, Sartre l'a montré à travers son analyse phénoménologique de l'être ; l'essence d'une chose, réside dans son apparition. Il prend l'exemple de Proust, et affirme que, le « génie de Proust », ce n'est pas lui, c'est à dire son être, mais c'est l'ensemble des apparitions qui le manifeste, c'est à dire, l'expression de sa personne à travers ses réalisations. Il résulte de cette analyse qu'exister ne signifie rien d'autre que se réaliser et être jugé par les autres à la fin. Libre à nous de laisser une marque positive ou négative de nous dans le monde. L'homme paresseux, sera jugé paresseux et responsable de sa paresse en fin de vie, tout comme l'homme héroïque, sera jugé comme un héro responsable de son héroïsme à la fin de sa vie.

 Nous sommes donc responsables du jugement final, c'est à dire de la critique de notre existence par autrui  à la fin de notre vie. Et ce jugement, comme celui de Dieu, est irrévocable, nous devrons nous mettre face à nous-même, et face aux autres même quand nous ne serons plus aptes à agir, nous ne serons donc rien d'autre que la série de nos actes.

« L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie. »

Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme

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