vendredi 25 juillet 2014

Réflexion sur les origines de la conscience morale

« Quand on fait quelque chose de mal et que des voix dans notre tête nous rappellent sans cesse que ce qu'on a fait est mal, nous ne sommes pas victimes d'un Dieu nous donnant des ordres ou une leçon de morale, nous sommes victimes de notre éducation et de notre entourage. Cet espèce de juge intérieur à nous-même se nomme la conscience morale, et elle se construit avec notre éducation et notre expérience. Et quand ce juge nous parle, ce n'est pas Dieu qui parle en nous, c'est la société qui parle en nous, et ces voix qui nous parlent ne nous définissent pas le bien et le mal, mais nous rappellent ce que les autres vont penser de l'acte que l'on vient de commettre. S'il y a un point de départ à la conscience morale, il ne se situe pas hors du monde, donc, il ne se situe pas en Dieu mais fondamentalement dans l'expérience, c'est à dire, dans les autres. Ainsi, à strictement parler, si l'on voulait faire de Dieu l'instigateur de la conscience morale, il faudrait que l'on dise : « Dieu, c'est les autres ». Mais pourquoi la conscience morale se forme-t-elle à partir des autres ? Parce que « conscience » ne saurait signifier autre chose qu'« expérience ». J'entends par expérience, le fait de tenter quelque chose et d'en subir les conséquences, pour les imprimer ensuite. La conscience morale se forme donc à partir de l'expérience de nos actions, en tant que celles-ci sont observés par autrui. Autrui, c'est Dieu, car ma conscience morale, pour être plus profond dans l'observation que j'en fais, ne se situe pas en moi, mais en autrui. Tout ce qu'un homme fait, est fait pour autrui. L'homme n'existe que pour autrui, et si l'homme ne peut exister sans autrui, alors la conscience morale ne saurait exister sans ce dernier aussi. Il suffit pour comprendre, de partir d'une base : l'éducation. 

Un homme ne peut devenir homme qu'à partir du moment où il devient autonome, c'est à dire capable de répondre de ses actes, mais pour pouvoir répondre de ses actes, il faudrait qu'il soit conscient de leur valeur, de leur portée et de leur conséquence. Le rôle de l'éducation est de nous en rendre conscient. On ne saurait concevoir un homme qui, sans avoir appris à parler, soit porteur de valeurs morales, cet homme là n'est qu'une fiction montée par quelques religions. Un homme inéduqué ne saurait-être autre chose qu'un animal. Contrairement à ce qu'affirment certaines pensées religieuses, l'homme ne naît pas avec une conscience morale à l'intérieur de lui-même, mais avec une certaine « propension » à la moralité. Et puisqu'il s'agit d'une propension, et non d'une détermination, alors l'homme ne vient pas non plus au monde avec le bien dans sa tête, mais en forge le concept après l'avoir expérimenté. Jean-Paul Sartre, aide à mieux comprendre cette idée là, car le monde tel qu'il le voit, c'est à dire comme un monde frappé par la contingence, ne peut pas être bâti sur la moralité d'un Dieu transcendant. L'homme, parce qu'il est livré à lui-même, ne peut faire autre chose qu'inventer le bien et mal. Le monde, en tant que donnée neutre, n'est qu'un monde sans valeur absolue a priori. En partant de ce point de départ, on peut affirmer que l'expérience précède la morale. Dire que la morale précède l'expérience et qu'elle se trouve en l'homme indépendamment de toute expérience, revient à dire que l'homme peut voir avant même d'avoir ouvert les yeux, ce qui paraît totalement absurde. Ainsi, de la même manière qu'on ne peut pas prétendre apercevoir quelque chose les yeux fermés, on ne peut pas prétendre non plus que l'homme sait ce qui est bon ou mauvais sans expérience directe ou indirecte ou sans y avoir été éduqué. C'est pourquoi l'homme ne saurait être définit autrement que comme un être vide, entièrement neutre, maléfique ou bienfaisant « en puissance », destiné à développer l'une de ces deux qualités « en acte ». 

La conscience morale est une exigence extérieure, crée à travers le ressenti de chaque homme face à des événements. On prend garde à ne pas se brûler avec du feu parce que l'expérience nous a appris que le feu était nocif. De même que l'on prend garde quand on est dans l'eau parce que l'expérience prouve que l'on se noie lorsqu'on ne sait pas nager. Nos connaissances découlent bien de l'expérience sensible, et il en est de même pour la conscience morale. A la seule différence que la conscience morale se forme à partir d'autrui. Nous ne sommes pas seuls au monde, mais nous y coexistons avec les autres. Ainsi, nos actes ne sont pas observés par Dieu, mais avant tout par les autres qui sont aussi conscients que nous, et qui peuvent donc juger nos actes. Quand un enfant vole de l'argent à ses parents, il se fait engueuler ensuite, et ses parents deviennent méfiants envers lui. Cette réaction expérimentale, s'imprime dans l'esprit du petit, et vient se rajouter à cet édifice que l'on nomme « conscience morale ». Ainsi, l'enfant enregistre comme « mal », le fait de voler, et il est possible que cet enregistrement l'empêche de recommencer, mais il est tout aussi possible qu'il le pousse à être plus prudent lorsqu'il recommencera. La suite importe peu car la conséquence reste la même ; à chaque fois que le gamin volera ou du moins, tentera de le faire, le souvenir de la réaction passé de ses parents, c'est à dire, des autres, agira sur son comportement. Cette connaissance « acquise » et non « innée », est reformulée par les religions la faisant passer pour l'agissement du Tout-Puissant sur les consciences humaines. Pour l'homme, on ne peut pas compter sur des avertissements, car ce dernier est par essence, un être à fonder sur l'expérience. 

D'ailleurs, à en prendre les religions à leur propre jeu, on peut encore une fois le prouver ; quand Adam et Eve au paradis commettent le péché originel, ils sont préalablement avertis par Dieu, qui leur a interdit. Ces derniers ont pourtant désobéi. A quoi donc leurs ont servis les avertissements divins ? Strictement à rien puisque, je le répète, tout ne découle que de l'expérience. Pour comprendre pourquoi ce qu'il leur était défendu de faire, était défendu, les paroles de Dieu n'étaient pas suffisantes, il a fallu qu'Adam et Eve, expérimentent l'interdit, et, en fait, expérimentent le mal, puisque la conséquence a été l'expulsion du paradis. Cependant, ce que l'on peut dire, au-delà du fait que l'essence de l'homme est l'expérience et qu'elle découle de l'expérience, c'est qu'en commettant le pêché originel, Adam et Eve ont fait bien plus qu'exprimer leur essence, ils ont prouvé que l'homme est également une liberté pure. Dieu crée l'homme, mais l'homme se crée lui-même grâce à l'expérience. C'est parce qu'ils étaient libres d'obéir à Dieu, comme de lui désobéir qu'Adam et Eve sont les preuves mythiques de la liberté humaine. La pensée religieuse se prend donc elle-même dans son propre piège. Pour continuer sur le chemin sur lequel nous nous trouvons, à savoir celui de la Genèse, on peut ajouter qu'après l'expulsion et la condamnation d'Adam et d'Eve, Dieu n'est plus le juge de rien du tout, puisqu'il laisse l'homme livré à lui seul dans un monde totalement muet comme le soulignait bien Blaise Pascal. Ce monde étant muet, Dieu le devient aussi, ainsi, il n'y a plus aucun juge pour guider l'homme si ce n'est lui-même. Il n'y a plus aucun juge pour déterminer ce qui est bon ou mauvais dans les actions humaines, si ce n'est l'humanité elle-même. 

Oui, la disparition de Dieu laisse place à un nouveau juge fondamental qui est finalement et encore une fois, l'homme lui-même, mis face à autrui qui n'est finalement nul autre qu'un autre lui-même, qu'un autre lui-même possible. Et autrui, loin d'être comme Dieu, capable de juger du bien et du mal sans même l'expérimenter à cause de sa perfection, est capable de ressentir les choses, donc de les juger après coup, et par conséquent, de se juger lui-même, et les autres. C'est parce que tous les hommes sont la somme de leurs expériences qu'ils peuvent fonder une morale commune et acceptée par une majorité. Les hommes deviennent donc aptes à se juger, et n'agissent plus à leur propre nom, mais au nom de tous. L'homme, comme le soulignait Sartre, est responsable de lui-même, et de l'humanité tout entière. Il ne peut pas échapper au feu embrasant qui réside dans la prunelle des yeux d'autrui qui l'observe, prêt à le juger et à le faire culpabiliser. Cette interdépendance entre les hommes, Sartre la nommait fort justement, « intersubjectivité ». La puissance de l'intersubjectivité est énorme, car elle fait subsister la morale, et la fait se répandre dans les générations successives, si bien, qu'il advient un moment, où la conscience morale s'imprime dans l'homme, indépendamment de l'expérience, tout simplement par ce que l'on pourrait appeler « avertissement », et cet avertissement fondateur n'est finalement rien d'autre que ce que l'on appelle communément l'« éducation », c'est à dire la transmission d'un savoir expérimental, aux jeunes esprits inexpérimentés. Ce que nous sommes aujourd'hui, les valeurs morales que nous défendons et dont nous sommes porteurs, est donc, comme j'espère l'avoir bien démontré, le fruit de notre éducation et de notre expérience. Ainsi pourra-t-on dire pour terminer que l'expérience précède la moralité, ou, pour le monde d'aujourd'hui, que l'éducation et l'expérience, précèdent la moralité, car cela ne saurait être autrement, et ce, que Dieu existe, ou qu'il n'existe pas. »

                                                                                                                                Johan Banzouzi

                                                                             Réflexion sur les origines de la conscience morale

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