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Etre ou ne pas être

Le désir, de quelque nature fusse-t-il, me rapproche d'autrui mais m'éloigne de moi-même. Chaque pas que je fais pour aller vers l'altérité en général, m'éloigne de ce qui me définit. Parce que pour accepter la différence, je dois nécessairement faire taire en moi ce qui pourrait constituer une barrière et m'empêcher de nouer des liens, de découvrir et me rapprocher. 
Aussitôt que je me rapproche de ce qui est différent, je m'éloigne subrepticement de mes valeurs, de ce qui constitue cette chimère que l'on appelle "personnalité". Si bien qu'en réalité, l'altérité représente le seul chemin possible vers une autre version de moi-même, au prix de l'oubli de ce que j'ai été. Chaque habitude et chaque mécanisme qui régissaient jadis, mon être, une fois estompés, me font renaître comme quelqu'un de nouveau. De sorte qu'en m'éloignant de ce j'ai pu être par le passé, je me rapproche d'une version encore inconnue de moi-même. C'est là même le principe de la religion : se rapprocher d'une autre version de soi-même au sacrifice de ce qui fut, jadis, sa propre identité. 
Maurice Merleau-Ponty
Le secret de cette dialectique, si on la prend au sens brut, c'est d'échanger sa vie avec ce qui est étranger à soi. Ou encore, laisser ce qui est autre, prendre possession de soi. Pour que le professeur puisse me transmettre le savoir, je dois m'abandonner à son enseignement, lui prêter mon attention et ainsi, pendant toute la durée du cours : cesser d'être. Maurice Merleau-Ponty, dans Sens et Non Sens, écrivait justement : "chaque chose n'affirme son être qu'en me dépossédant du mien". Aussi, pour faire un peu de place à l'existence de l'autre, je dois faire un tant soit peu, abstraction de la mienne.

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