jeudi 8 mars 2018

Zone de Transit

Résultat de recherche d'images pour "ennui bureau"Une réflexion m'est venue l'autre soir, chez moi après une longue journée au travail, sans réellement avoir travaillé puisque trop occupé à penser au moment où je pourrais enfin quitter le bureau et rentrer chez moi pour finalement, ne rien faire de particulier. Je me suis en effet rendu compte qu'il y a des moments durant lesquels on ne vit pas, au sens où l'on ne prend pas assez conscience du temps qui est en train de s'écouler. Alors que je m'ennuyais à n'en plus tenir au bureau, après mûre réflexion, je me suis rendu compte que j'étais en réalité en train de vivre pleinement. Pourquoi ? Parce que, quoique je pouvais faire, plongé dans un ennui total, regardant sans cesse ma montre et comptant chaque minute qui passait, je ne pouvais pas échapper à la réalité du moment que j'étais en train vivre. Et oui, on pense en général que vivre consiste à faire quelque chose de passionnant pour soi, qui fait que le temps passe sans même qu'on en ait conscience, mais n'est-ce pas dans ces moments si joyeux, si exaltants que l'on cesse de vivre ? 

Ce moment passé au travail dont je traite ci-dessus, m'a réellement aidé à réaliser que c'est peut-être le fait de mener et d'appréhender la vie comme un projet qui empêche l'homme de la vivre pour ce qu'elle est. Mais qu'est-ce que mener la vie comme un projet ? C'est simplement vivre un moment en étant projeté vers un autre moment qui n'est pas encore en train de se réaliser. C'est exactement ce que j'étais en train de faire lorsque je m'ennuyais au bureau. Je ne vivais pas ma journée de travail, mais avais l'esprit plongé vers la fin de cette même journée. J'étais donc "en projet" de finalisation de la journée, et non dans la production, la création de la journée que j'étais en train de vivre. Le véritable fruit de la réflexion que j'ai mené, c'est de comprendre que le temps que nous accordons à préparer l'avenir, réduit en cendres le moment présent. Exactement comme si, assis sur le siège de la Grande Roue en plein lancement, effrayé, je ne pensais qu'à ce moment où elle allait s'arrêter au lieu de profiter des sensations fortes pour lesquelles j'ai choisi ce manège. Je ne me rappellerais alors quasiment de rien et il ne resterait plus que mon corps pour me remémorer, à travers les quelques douleurs qui suivront et résulteront des mouvements brusques de l'attraction, de mon passage sur la Roue. 

L'homme moderne ne vit qu'à travers un projet, et cela s'exprime dans énormément de choses. Si l'on s'amusait à interroger les travailleurs de différentes sociétés, il ne serait pas étonnant d'entendre qu'ils ne voient le travail que comme un sacrifice nécessaire voué à la création de ressources financières solides pour aller en vacances et profiter de sa famille, où à l'achat d'une maison ou encore d'une voiture. Ainsi, on ne travaillerait qu'en vue de l'après, qu'en vue d'obtenir autre chose, et cela deviendrait même une certaine source de motivation. Mais que se passerait-il si l'on se mettait à travailler pour le travail lui-même ? C'est extrêmement difficile à dire tant cela semble infaisable. On se dit même que cela n'a aucun sens. Et c'est justement ce à quoi la modernité pousse l'homme à penser : sans projet, la vie n'a pas de sens. Alors évidemment, il faudra que l'on s'offre des vacances, une voiture pour être heureux, quitte à ne pas profiter de l'instant, et au détriment de sa santé qui est déjà en mauvais état au moment où l'on obtient enfin ce que l'on projetait d'avoir. Je crois que c'est un piège de croire que la vie ne se résume qu'au futur. 

Résultat de recherche d'images pour "Kaaris zone de transit"Dans un morceau intitulé « Zone de Transit », extrait de son album Le Bruit de mon Âme (2015), le rappeur français Kaaris dépeint justement l'absurdité de la vie considérée comme un projet. Dans son refrain, il dit "j'm'ennuie partout, et j'veux rien rater". Dans cette ligne assez simple, Kaaris montre, je trouve, assez bien à quel point l'homme peut devenir très vite esclave de son désir de découverte et de projection vers d'autres choses avant même d'avoir terminé ce qui est d'actualité. Ainsi le rappeur français dit s'ennuyer où qu'il soit, sans vouloir, contradictoirement, rater quoique ce soit. En d'autres termes, l'artiste veut profiter de tout ce dont il est possible de profiter tout en sachant qu'il ne s'épanouira nulle part, et ainsi irait donc la vie.. Ce très beau morceau constitue également, à travers son titre même, une sorte d'évaluation de la vie. Car en effet, qu'est-ce qu'une Zone de Transit sinon un espace alloué à accueillir des gens de passage avant un départ vers une autre destination ? Vivre, signifierait pour l'homme être dans cette zone, et avoir ce sentiment perpétuel de ne pas être tout à fait sa place, sans savoir ce qui l'attend après la mort. Je reprochais à l'homme de regarder trop loin, sans me demander si l'absurdité même de la vie n'était pas une invitation forcée à regarder plus loin que dans sa propre direction. Ainsi, on appréhenderait la vie comme projet simplement pour effacer de sa pensée, le fait que l'on n'ait pas été choisi pour être à l'endroit où l'on se trouve. Se projetterait-on donc pour oublier que sur Terre, chaque homme n'est qu'en transit ? 

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