mercredi 8 avril 2015

Suis-je ce que j'ai conscience d'être ? / Qui suis-je ? / Puis-je me connaître ?



Introduction: 

  Il n'y a rien de plus certain et de plus important pour un homme que le fait et le sentiment d'avoir une identité. Notre identité, c'est ce que nous affirmons lorsque nous disons «je» ou «moi». Elle renvoie à ce que nous appelons communément, notre «caractère», c'est-à-dire notre manière d'être aux yeux des autres. Avoir conscience de soi n'a donc pas d'autre sens au départ que celui de savoir que nous correspondons bien à ce caractère que nous nous forgeons en existant. Pourtant, ce caractère qui nous semble si certain, peut nous échapper par moment ; nous pouvons nous persuader de faire quelque chose, sans pourtant au moment venu, la réaliser comme prévu. De même nous pouvons dire dans l'embarras, quelque chose de faux, par la simple présence d'une personne que l'on veut impressionner. Ainsi, le «je», ou le «moi» pourraient s'avérer n'être que des illusions résultants d'une méconnaissance de l'influence du monde extérieur et du temps sur notre personne. La question est dès lors de savoir comment définir un homme, sans immédiatement le transformer en objet fixe. L'homme étant justement cet être en mouvement permanent.

I. La conscience de soi s'apparente à une connaissance de soi 

 Cette impression que nous avons de nous connaître, est due à ce que nous avons conscience de nous-mêmes. Avoir conscience de soi, c'est savoir que nous existons, et être conscient de nos actes et de nos pensées. La conscience de soi, est notre mode d'être, et peut s'expliquer en ceci : il y a un retour de nos actes sur nous-même à chacun d'entre eux. Lorsque les animaux agissent, ils agissent par instincts, car leurs actions ne sont motivés que par leurs nécessités naturelles. Mais lorsqu'un homme agit, il le fait au nom de valeurs subjectives, desquelles il a éminemment conscience, et qu'il choisit de façon autonome. 
 Cet ensemble de valeurs, constitue ce que nous appelons «caractère», c'est-à-dire un ensemble de qualités permettant de qualifier notre manière d'être. Ces valeurs, sont acquises par habitude, et finissent par nous définir non-seulement à nos yeux, mais aussi à ceux d'autrui. A partir de notre caractère, nous devenons apte à dire «je», ou «moi» : c'est cet ensemble que nous affirmons par ces deux expressions. 
 La conscience, semble alors être un rapport très intime entre un homme et lui-même : elle est ce par quoi il peut se connaître, via un retour sur lui-même. Nous pouvons donc comprendre pourquoi Descartes en faisait une «substance» ajoutée à une certitude absolue d'être. Pour se connaître, l'introspection semble alors suffisante pour se connaître, et la conscience, est par -là même, auto-suffisante, puisque son intimité suppose la possibilité d'un retrait du monde. Là où l'existence des autres peut faire l'objet d'un doute, l'essence de la conscience est quant à elle une certitude absolue. 

Transition :

 Mais une telle vision n'est-elle pas idéale et illusoire? Comment, en effet, la conscience pourrait-elle être limitée à un simple caractère, alors qu'il semble que ce caractère même n'atteint aucune fixité? Réduire la conscience au caractère, c'est négliger un rapport au monde, et une situation susceptibles de jouer un grand rôle dans ses choix. 

II. L'influence du monde extérieur altère cette connaissance 

  La conscience, avant d'avoir l'air de constituer un ensemble, est avant tout une relation avec le monde. Etre conscient, ce n'est donc pas simplement avoir conscience d'exister, mais aussi avoir conscience du fait que le monde extérieur existe aussi. Concevoir la conscience comme une «substance» comme le fait Descartes, cela revient de ce fait à la séparer du monde. Or, le monde agit sur la conscience. John Locke disait même d'elle qu'elle était une table rase, une page blanche vide de caractères, qui ne constituait ses idées que de l'expérience dans le monde. Il y aurait alors un échange non-négligeable entre le monde extérieur et la conscience. 

 Mais cela ne signifie pas seulement que la conscience évolue et crée les concepts grâce au monde, mais aussi qu'elle est influencée par celui-ci. En effet, il semble que nos choix et nos caractères, se déterminent à partir d'une situation donnée. Par exemple, lorsque nous avons le projet de faire quelque chose à un moment donné, et qu'arrivé au moment fatidique, nous ne le faisons plus. Ou encore que nous agissions toute notre vie comme un héros et quelqu'un de courageux, et que face à une situation spécifique, nous perdions non moyens sur une situation où il serait attendu de nous de correspondre à notre image. L'erreur, consistait donc jusque-là à considérer la conscience comme une entité distincte. Le constat de Karl Marx est alors juste : ce n'est pas la conscience qui détermine l'existence sociale, mais l'existence sociale qui détermine la conscience. 
 Mais alors, que se passe-t-il lorsque nous oublions le déterminisme du monde sur nous-même ? C'est de se créer un personnage fictif, semble-t-il, ou même se penser libre, alors que l'on est pleinement déterminé. Spinoza, dans l'Ethique, définit à partir de ce constat, l'homme libre comme celui qui a conscience des causes qui le déterminent à agir. Paradoxalement, se connaître consiste donc à savoir que le monde nous détermine, c'est cette «libre nécessité» dont Spinoza nous parle, puisque rappelons que pour lui, la Nature soumet touts ses vivants à ses lois, auxquels aucun ne peut échapper. 

Transition :

  Nous sommes désormais dans une impasse, puisque nous en sommes à réduire la conscience, donc l'humain, à un ensemble de déterminismes. Il semble difficile de concilier la dignité qu'on lui accorde avec ce sentiment d'impersonnalité. Il s'agit alors de trouver un moyen de montrer en quoi cette insaisissabilité de la conscience constitue sa plus grande qualité. 

III. On ne peut pas se connaître, mais ce n'est pas un échec

  Le caractère factice de la conscience, est révélateur selon Sartre, de sa liberté ; ou si l'on préfère : si la conscience est insaisissable, c'est parce qu'elle n'est rien, et c'est parce qu'elle n'est rien qu'elle peut être tout. Pour fonder sa philosophie, Sartre accorde un énorme moment à l'étude du scientifique allemand, Husserl, de qui il apprend que l'essence de la conscience, c'est l'intentionnalité. L'intentionnalité, c'est la capacité qu'a la conscience à viser des objets. Autrement dit, la conscience n'est pas une chose cachée dans le corps qu'il faudrait découvrir pour se connaître, elle est une relation avec le monde extérieur, car elle n’a pas d'autre rôle que de le rendre présent à l'homme. Le philosophe français, dans un article, utilise une image pour décrire la conscience : l'éclatement. Etre une conscience dit-il, c'est s'éclater vers le monde. Cela signifie par ailleurs que lorsque la conscience tente de se saisir elle-même, au delà du fait de ne parvenir à rien, elle se détruit également elle-même, elle ne joue plus son rôle de fil conducteur vers le monde.  
   Mais Sartre va plus loin, puisqu'il nous rappelle à travers son oeuvre, qu'il ne s'agit pas d'un échec, mais de la seule réalité par laquelle nous pouvons nous réaliser. Effectivement, si la conscience n'est rien, ce n'est qu'en agissant qu'elle pourra devenir quelque chose. Alors l'objectif n'est pas de se replier sur soi, mais de laisser une marque de soi vers l'extérieur, dans le monde. Avoir conscience d'exister n'est pas suffisant, il s'agit de se «faire exister». Or, seules nos actions peuvent nous fournir, ainsi qu'à autrui, une véritable preuve de notre existence. Alors l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait, et n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de se actes, rien d'autre que sa vie, comme le philosophe nous rappelle dans l'existentialisme est un humanisme. 
 Ainsi, la conscience ne se fige que lorsque son rapport avec le monde s'éteint : à la mort. Nous ne sommes donc nous-mêmes que lorsque nous disparaissons, et laissons une trace indélébile de nous dans le monde, qu'il s'agisse de la mémoire que les gens aurons de nous, ou des actes que nous aurons commis. Cette poussée par laquelle l'homme se réalise, Sartre la nomme «liberté», et c'est selon lui, le fait de vouloir y échapper qui explique le désir pour la conscience d'être fixe et définissable. Il distingue dans l'Etre et le Néant, deux modes d'êtres, par lesquels on peut distinguer l'homme du reste du monde, et donc lui rendre sa dignité: l'être en-soi, et l'être pour-soi. L'être en-soi englobe l'ensemble des objets non-conscients comme une chaise, une table ou une pierre, car ces objets n'ont pas conscience d'eux-mêmes. L'être pour-soi, comme on peut le déduire est l'être de la conscience qui a conscience d'elle-même par la présence à elle-même: elle a conscience d'être, mais n'est pas ce qu'elle a conscience d'être pour autant. L'en-soi «est», mais le pour-soi «ex-siste»,il se tient (sistere), hors (ex) de ce qu'il est. Aussi pouvons-nous accepter l'idée que l'homme garde tout de même une dignité grâce à sa conscience qui lui permet de se choisir.

Conclusion :

 La conscience, qui nous livre une connaissance du fait que l'on est présent dans un monde donné, ne nous dit cependant pas qui nous sommes ; elle peut sembler nous en esquisser une idée, mais celle-ci sera toujours fausse car tant que nous existons, nous sommes voués à changer. Nous ne devenons nous-même qu'au fur et à mesure que nous agissons. En somme, nous ne sommes nous-mêmes que sous la forme de la présence à nous-même : ou si l'on préfère, que, nous avons conscience d'être, sans être ce que nous avons conscience d'être. Toutefois, nous pouvons être ce que nous avons conscience d'être à condition que nous ayons conscience d'être indéfinissable même à nos propres yeux. 



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