samedi 27 septembre 2014

Peut-on concevoir un monde sans l'homme ? - ( Seconde proposition de traitement )

Introduction :

Concevoir, c'est élaborer une chose dans son esprit, et la réaliser ou la faire se réaliser. Un homme élabore par exemple dans son esprit, une chaise, il s'en forge une image abstraite qui préexistera à la chaise réelle et concrète qu'il construira ensuite, donc qu'il rendra réelle. Le monde, désigne l'ensemble de tout ce qui existe de manière concrète. Concevoir une chaise, reste donc possible pour un homme, mais concevoir "un monde", semble à priori absurde et dépasser, en terme de possibilité, la condition humaine. Concevoir, comme nous l'avons vu, nécessite une opération spirituelle, et, l'homme, possède bien l'outil nécessaire (l'esprit) pour se forger l'image d'un "monde", mais ne semble pas posséder la puissance nécessaire pour le réaliser. Créer, c'est faire exister quelque chose qui n'existait pas encore, or, et on le sait, le monde préexiste à la conscience. Il semble donc plutôt logique, de penser que seul le Dieu créateur de la Genèse, est adapté et assez puissant pour jouer ce rôle. La question est d'autant plus étonnante quand on constate que dans les récits, c'est bel et bien Dieu qui crée l'homme et le monde, non pas l'inverse.

Mais un autre problème se pose, car concevoir, ce n'est pas seulement se forger une image dans son esprit et la rendre réelle, ou matérielle. En effet, concevoir, c'est, se représenter par la pensée, plus précisément, recevoir une image, l'intégrer, la définir, donc, en faire une idée. Concevoir un monde, c'est donc et aussi le percevoir, l'analyser et en forger le concept, lui donner une signification. Il faut donc, pour concevoir un monde, une pensée, accompagnée d'intelligence. Or, à prendre cette définition en compte, la question devient : un monde sans l'homme aurait-t-il un sens ? Et là, la réflexion prend une tout autre tournure, car en restant sur la thèse d'un Dieu transcendant, on pose la nécessité de l'homme pour, non pas créer le monde, mais pour le dévoiler, pour que le monde ne soit plus simplement là, présent, mais devienne présent à un esprit lui donnant sens.

Enfin, à prendre le monde pour une donnée déjà présente avant l'apparition de l'homme, c'est à dire neutre, n'est-t-il pas possible d'affirmer, que par sa pensée et son intelligence, l'homme fait d'un amas de matière neutre, un véritable monde humain ?

Nous serons donc amenés dans un premier temps à montrer que l'acte d'imaginer un monde dans son esprit, et de le rendre réel, dépasse la capacité humaine et ne peut être réalisé que par un hypothétique Dieu. Mais partant de la seconde définition du terme "concevoir", nous montrerons que le monde, pour être perçu, nécessite la présence de l'homme, qui lui-seul, possède la pensée et l'intelligence que nécessite cet acte. Enfin, partant de ce point, nous pourrons montrer que grâce à l'intelligence de l'homme, le monde n'est plus un monde neutre, mais un monde humain, transformé et façonné, et en ce sens, un monde "conçu".


I.Concevoir, c'est élaborer une chose par son esprit, et la rendre réelle : Postulat de l'existence de Dieu



1. Concevoir une entité comme "le monde" réclame la puissance d'un être supérieur


En partant de l'idée que le monde est au départ inexistant, et que la création réclame de se forger une idée dans sa tête et de la rendre réelle, alors on peut dire que seul Dieu est capable de créer l'entité qu'est le monde. Son essence d’Être parfait le lui permet par la puissance infinie qu'elle contient. Or, l'homme, s'il veut créer, doit créer à partir de matériaux, de matière déjà présente, il a besoin de la présence d'un monde déjà là pour créer, tandis que Dieu, lui, crée à partir de rien. C'est pourquoi, si le monde n'existait pas, Dieu lui, pourrait le faire exister. De plus, son essence même, nécessite qu'il possède un esprit, puisque l'esprit désigne par extension, tous les êtres immatériels supposés doués d'intelligence, et Dieu semble, par excellence, être immatériel puisqu'il est transcendant.Ainsi,seul Dieu respecte à la fois les conditions nécessaires ( il n'est pas dans le monde, il s'élève au-dessus, et n'a pas besoin d'outil pour le créer, mais juste de sa volonté),pour concevoir un monde. L'homme, lui, a au contraire, besoin du monde pour se développer.


2. L'hypothèse de la Genèse

D'autre part, dans  la Genèse, premier livre de la Bible, constitué par le récit de la création, on le voit bien, Dieu crée le monde et il ne le crée pas à partir de quelque chose, il le crée à partir de rien, en commençant par le Ciel et la Terre. Il le crée par sa parole. Il suffit qu'il dise vouloir qu'une chose soit, pour que cette chose soit, tandis qu'on ne peut pas imaginer qu'un homme, par sa simple parole, fasse d'une chose préalablement absente, une réalité matérielle. De plus, quand Dieu crée le monde, il ne crée pas qu'un amas de matière, mais insuffle à l'intérieure, la vie. C'est à dire tous les être vivants, les animaux, et l'homme lui-même, aboutissement finale de la Création, qui devra devenir le maître de tous les êtres vivants, et non pas le créateur du monde. On constate donc qu'une distance sépare l'homme de Dieu, l'homme ne conçoit pas le monde, mais y est seulement présent.



3.Il ne s'agit pas d'un théocentrisme


Bien que l'existence de Dieu reste une hypothèse, il n'en est pas moins qu'elle peut être considérée comme une nécessité. On trouve cette idée là chez Descartes dans le Discours de la méthode . Après avoir trouvé ce qui, dans la réalité, résistait solidement au doute, à savoir la vérité du Cogito, il faut au philosophe français un moyen de ne plus douter du reste. C'est ainsi que Descartes en arrive à poser la nécessité d'un Dieu pour nous rassurer sur la réalité de nos jugements. Car, selon lui, rien ne nous assure que le monde n'est pas une illusion issue de l’œuvre d'un "Malin génie". Pour écarter cette hypothèse, Descartes pose l'existence de Dieu à l'origine du monde. C'est à ce moment même qu'il propose sa fameuse preuve : Un être imparfait comme l'homme selon Descartes, ne peut pas avoir en lui, l'idée de perfection, or Descartes constate qu'en son esprit, réside l'idée de perfection, et selon lui, nul autre qu'un être parfait lui même, n'aurait pu lui mettre cette idée dans l'esprit, et son essence même d’Être parfait, nous assure qu'il ne peut pas nous tromper en nous plongeant dans un monde illusoire . Ainsi, dit Descartes, on peut d'abord être certain de l'existence de Dieu, avant même celle de l'existence du monde. Dieu, dit Descartes, fait partie des idées claires et distinctes, c'est à dire de ce dont on ne peut pas douter. Dieu, peut être considéré comme pilier fondamental, rendant logique et unifiant l'idée de monde.


Transition : Comme nous venons de le voir, parce que le terme concevoir, désigne au sens premier, l'acte de faire exister dans son esprit une chose et la rendre réelle, l'homme, parce qu'il arrive dans un monde déjà là, ne peut pas être à l'origine de sa création, il ne conçoit pas le monde, et son entendement ne le lui permet pas, c'est pourquoi nous avons évoqué la nécessité d'un être supérieur pour accomplir cette action transcendante. Mais en écartant l'hypothèse d'un Dieu créant le monde, et en prenant le terme concevoir sous son second sens, l'homme devient nécessaire. Car en effet, concevoir, c'est aussi se représenter par une opération spirituelle, plus précisément, percevoir. Or, l'acte de percevoir, nécessite non-seulement une opération spirituelle, mais aussi la présence dans le monde pour l'expérimenter. Or, le Dieu créant le monde ne se rend pas dans le monde qu'il crée,  puisqu'il est par essence, immatériel et qu'il s'élève au-dessus. L'homme, parce qu'il est le seul dans le monde à posséder l'intelligence, est le seul à pouvoir concevoir le monde. C'est ce que nous allons désormais montrer.


II. Concevoir, c'est aussi percevoir et comprendre, et cet acte réclame la présence d'un être doué de sensibilité et d'intelligence, or l'homme seul possède l'intelligence nécessaire




1. L'homme, le seul de tous les vivants à posséder une âme « intellective »



Les animaux disposent d'une conscience, mais celle-ci n'est pas de la même nature que celle de l'homme. Les animaux disposent d'une conscience spatiale, c'est à dire qui leur permet de se repérer dans l'espace uniquement. Tandis que l'homme, lui, possède une conscience plus complexe et plus profonde dans la mesure où celle-ci lui permet d'être en rapport avec ce qui l'entoure, et en rapport avec lui-même. Mais quelle est plus précisément cette différence ? Aristote fut le premier philosophe de l'histoire à mettre en évidence cette distinction. Il montre qu'un « vivant » est un être de la nature possédant une âme. Or, selon Aristote, il y a trois types d'âme : L’âme végétative, propre aux végétaux qui leur permet de se développer, l'âme sensitive, propres aux animaux qui les dote de sens. Enfin, le dernier type d'âme, l'âme humaine, ou « âme intellective », qui se distingue des autres en ce sens qu'elle s'accompagne d'intellection, c'est à dire de capacité à s'interroger. Il est insensé d'attendre d'un animal qu'il s'interroge sur sa propre condition par exemple. C'est d'ailleurs pourquoi Pascal, disait de l'homme qu'il était un « roseau pensant », voulant par là montrer que l'homme, malgré sa faiblesse face à l'univers, s'élevait au-dessus de ce dernier car sa pensée le rendait conscient de sa propre faiblesse. Mais une conséquence découle de la spécificité de l'âme humaine ; elle est seule à permettre de prendre conscience du monde. Si un chien se brûle, il aura mal, mais n'en sera pas conscient, tandis que si un homme se brûle, il en sera conscient. Ainsi, si on retire l'homme du monde, le monde est là, mais il n'y a plus aucun être pour en prendre conscience, donc, ce monde n'a aucun sens, car il n'est expérimenté intelligemment par aucun être.


2. « Supprimer le sujet, c'est supprimer le monde » : postulat de l'immatérialisme


L'existence d'une chose, dit Berkeley, est absolument dépendante de la perception que nous en avons, parce qu' « exister, c'est être perçu ». Autrement dit, selon George Berkeley, tous les éléments qui composent l'univers, la couleur, la saveur, le son, en somme, le monde, n'existent pas en dehors de la perception que nous en avons. Et ce, parce que selon Berkeley, quand les hommes conçoivent la matière ( qu'ils se la représentent ), ils lui attribuent en même temps, une étendue, une figure et un mouvement, or, Berkeley constate que ces attributs sont inconcevables si on ne les associe pas à des choses que les sens ont appréhendées. En sorte qu'il est littéralement impossible de dissocier une « idée », des sensations que nous éprouvons. L'idée de table, par exemple, est indissociable de la perception de la table que nous avons déjà expérimenté. En outre, selon Berkeley, dans la mesure où l'étendue et le mouvement n'existent pas en dehors de l'esprit, il est difficile de penser la matière comme une « substance » extérieure, indépendante, qui constituerait le support de tout ce qui existe. L'idée de matière est donc, intrinsèquement liée à l'esprit. Ainsi, pouvons-nous dire, que supprimer le

sujet, revient à supprimer le monde puisque seul l'esprit portant l'idée de matière est apte à percevoir. 




3. La pensée de l'homme comme dévoilement du monde


Pour mieux saisir l'idée que le monde sans l'homme n'a aucun sens , il faut parvenir, sans être aussi radical que Berkeley, à comprendre que le monde, même s'il est présent avant l'apparition de la pensée de l'homme, nécessite, pour être perçu ou pour être reconnu, la présence d'une conscience. Le monde, avant l'apparition de l'homme,est un monde réel, mais caché. Et l'homme, par sa conscience, fait de ce monde caché, un monde dévoilé, à travers les phénomènes, car finalement, on peut dire que le monde, n'est que le fruit de l'image que l'esprit se forge lui-même. C'est ainsi que dans son analyse phénoménologique effectuée dans Sens et non sens, Merleau-Ponty, constate qu'une chose n'existe qu'à la condition que mon regard se pose sur elle, et qu'on ne peut rien concevoir en dehors de ce que mon regard peut viser, en sorte qu'on peut affirmer que c'est le regard accompagné de la pensée de l'homme qui font « être » le monde. On peut donc également dire en chœur avec Schopenhauer, qu'il n'y a de monde que pour un sujet, dans la mesure où le monde n'est rien d'autre que la perception que le sujet en a, c'est à dire sous forme d'espace, temps et causalité. Il faut donc, et on l'a compris, pour « dévoiler » ce monde bien présent, mais caché car privé de conscience pour le percevoir, l'homme.


Transition : Nous venons de le voir, l'homme parce qu'il est au cœur de l'expérience du monde grâce à sa conscience lui permettant d'entretenir une relation spécifique avec celui-ci, est l'être nécessaire pour « dé-voiler » un monde certainement présent mais dont personne ne peut soupçonner la présence. Ainsi, nous avons vu que par la perception que l'homme en a, le monde esseulé au départ, entre dans la catégorie de « l'Etre ». Ainsi, concevoir, c'est également percevoir. Mais concevoir, c'est également définir, et réaliser, or, bien que nous ayons montré en première partie que l'homme n'était pas assez puissant pour créer le monde, il reste possible d'affirmer que l'homme, par sa présence dans le monde, et son travail, transforme ce dernier et en fait un monde humain.


III. Le monde comme expression de l'intériorité de l'homme, devient le monde de l'esprit


1. La transcendance du « pour-soi »

Dans son oeuvre, l'Etre et le Néant , Sartre, pour distinguer l'objet, du sujet, utilise deux termes ; « en-soi » pour l'objet et « pour-soi » pour l'esprit, ou plutôt la conscience. Cette distinction permet de décrire le mode d'être bien spécifique de l'homme. Le « pour-soi » qu'est l'homme se distingue de l'objet car il est l'être par qui les objets sont présents. L'objet est ce qu'il est et le pour-soi est une projection vers l'objet qu'il vise. Mais que le « pour-soi » soit l'être par qui et pour qui les objets sont présents, cela signifie, comme l'affirme Sartre que l'homme est l'être dont l'apparition fait qu'un monde existe. Dès lors que l'homme surgit dans le monde, qui est jusque là, pur néant, c'est à dire non-sens, une possibilité de sens apparaît également. Quand l'homme prend conscience d'avoir un arbre en face de lui, cet arbre n'est plus simplement un grand morceau de matière érigé vers le haut, il est cet « arbre » et pas un autre, il n'est rien d'autre que la signification que lui donne la conscience. A prendre cette analyse pour tout ce qui existe, nous pouvons aller jusqu'à affirmer qu'il n'y a pas d'autre univers qu'un univers humain. Mais le pour-soi, du fait qu'il fait apparaître les objets, est transcendance, car sa structure même, est une visée. En effet, le pour-soi n'est pas objet dans le sens où il pourrait se prendre lui même pour objet visé. Le pour-soi est un néant, une pure présence à lui-même. Il est une conscience qui a conscience d'avoir conscience de ce qu'il n'est pas. C'est comme si en visant cet arbre avec sa conscience, l'homme devenait cet arbre. La transcendance du pour-soi s'explique en ce qu'il est ce qu'il n'est pas. Le pour-soi n'est rien d'autre que l'objet qu'il vise, il est transcendance, car il est toujours hors de lui-même. Il est son propre dépassement. Ainsi, l'essence du pour-soi, est de viser des objets. C'est pourquoi le pour-soi a besoin du monde, pour pouvoir exercer son rôle. Mais ce n'est pas tout, car sans le pour-soi pour viser l'objet et donner du sens à l'être, le monde est dénué de sens. Ainsi, un monde sans l'homme est inconcevable, car le sens ne s'y trouverait pas. Et, puisque la conscience et le monde sont interdépendants, on ne peut concevoir un monde sans conscience intentionnelle. L'«intentionnalité », c'est la faculté qu'a la conscience à viser des objets qu'elle n'est pas, la conscience n'est donc rien d'autre que le dehors d'elle-même, elle est le monde.


2.L'intersubjectivité 

Mais le monde ne désigne pas seulement ce qui entoure la conscience, c'est à dire la matière. Le
monde est également le monde humain, en ce qu'il constitue l'ensemble des relations entre les hommes. L'homme, individuellement n'est pas seul, mais entouré d'autres êtres conscients. Je peux viser un objet et l'absorber, me l'approprier par ma conscience, mais il n'en est pas de même pour autrui, car en visant autrui, j'ai conscience de viser mon alter-ego, un autre-moi, de même que le seul fait qu'autrui puisse me viser, constitue quelque chose de spécifique. Etre au monde ne signifie pas pour l'homme être clos et enfermé sur lui-même, mais avoir une culture, une éducation, une expérience, et surtout être jugé par les autres. L'une des spécificités du pour-soi, c'est de n'exister que relativement à autrui. Sans autrui, je ne puis prendre conscience de moi-même. le pour-soi ne peut pas se prendre pour objet car il n'est pas double, il est un « individu », c'est pourquoi il faut la médiation d'autrui pour qu'il prenne conscience de son existence et de sa présence. Et cette prise de conscience n'est possible que parce que chaque homme est lié à un langage qui le met en relation avec l'autre. En effet, le simple fait de parler une langue, c'est à dire un ensemble de signe permettant la communication d'un sens, révèle mon appartenance à une communauté intersubjective. L'intersubjectivité désigne la relation réciproque et constitutive des consciences comme sujets. Mais l'intersubjectivité n'est pas autre chose que l'élargissement du monde, elle place l'homme dans un monde lui étant propre et dans lequel il peut se reconnaître. C'est pourquoi la pensée de l'homme transcende le monde. Elle le transcende en ce qu'elle le fait dépasser son stade habituel par le simple langage. Appeler un amas de matière érigé vers le haut, « arbre », c'est en faire tout autre chose que ce qu'il est, en faire un arbre humain. Le langage permet également de se faire une idée d'un objet absent, je peux, en effet, parler de l'arbre avec autrui, et puisque autrui sait de quoi je parle par mon langage, je rend en même temps l'arbre présent à sa conscience. On le voit bien désormais, le monde ne se limite pas à la matière physique qui entoure l'homme, mais  devient tout autre que ce qu'il est par le sens que lui impose la conscience. Le langage permet en ce sens de créer un monde commun, d'en avoir une conscience globale et de réunir les homme au sein d'une communauté. On comprend mieux cette pensée de Dufrenne affirmant que ; « le monde sans l'homme n'est point encore le monde ; non que le monde attende l'homme pour être réel, mais il l'attend pour recevoir son sens de monde ».


3.L'humanisation du monde par le travail 

Dans la première partie, nous avons vu que concevoir signifiait élaborer une chose par l'esprit et la faire se réaliser, la rendre concrète. Un tel pouvoir, avons nous dit, nécessitait d'être un Dieu tout-puissant, dans la mesure où Dieu crée à partir de rien, par la simple volonté. L'homme, lui a besoin de ce qui est déjà là pour fabriquer, mais est-ce à dire pour autant que l'homme ne peut pas créer un monde lui étant propre et conforme à sa pensée à partir de ce qui lui est disponible ? Absolument pas, dans la mesure où c'est en cela même qu'il se différencie de Dieu. Dieu crée, mais n'expérimente ce qu'il crée que par le biais de l'homme. Observer le monde, c'est observer l'humanité, non en parlant du monde en tant que relation entre les hommes, mais en tant que monde transformé par la conscience. Hegel, dans la phénoménologie de l'Esprit, met en évidence cette idée. Selon lui, le monde, ou plutôt ce qu'il appelle « le donné », sans l'Esprit qu'est l'homme, est un monde où règne la mort, l'immobilité, car la matière est vide, totalement neutre. Par son travail, l'homme façonne le monde à son image, il lui donne forme humaine. L'Esprit pour Hegel, est une négation du donné, c'est à dire refus de laisser la matière sans forme. Ce qui distingue la matière de l'esprit, c'est son absence de détermination, elle est sans forme particulière, ce n'est qu'une fois mise en forme qu'elle devient délimitée et déterminée, et ce n'est que par la présence de l'Esprit que cela devient possible. Le travail de transformation de la matière dit Hegel, n'est possible que parce que l'homme est « esprit ». Parce qu'il est esprit, l'homme peut sortir de lui-même, aller vers le monde pour le ramener à lui et se l'approprier. C'est sur la base de cette capacité de sortie de soi et de retour à soi que se base la distinction entre l'être « en-soi », qui désigne la matière, et l'être « pour-soi » qu'est l'homme, qui se l'approprie. La matière est incapable de sortir hors d'elle-même. Mais selon Hegel, cela va encore plus loin, car puisque le pour-soi s'approprie la matière et y imprime sa marque, devient dès lors, « esprit », tout ce qui porte la marque de l'homme. Il y a donc une reconnaissance de l'Esprit dans ce qu'il réalise, l'Esprit se reconnaît dans le monde qu'il façonne, il y a une conformité entre l'idée que l'homme se fait du monde, et le monde lui-même. Il n'y a en ce sens pas d'autre monde qu'un monde humain.  


Conclusion :

Concevoir un monde, comme nous l'avons vu, comporte plusieurs sens que sont ; le créer, l'expérimenter et en avoir conscience.  Pour le premier sens, nous nous trouvions face à un problème de taille, puisque la conscience ne crée pas le monde, le monde existe déjà avant elle. C'est en passant par le second sens que nous avons offert à l'homme une place de choix, car lui seul possédant une conscience, pouvait expérimenter le monde, être en relation avec celui-ci. Le problème résidait donc dans cette impossibilité d'expérimentation sans esprit. Nous avons dépassé cette difficulté en montrant dans un dernier temps que, non seulement la conscience constituait à rapport constant au monde, mais qu'elle le transcendait en ce qu'elle lui donnait un sens proprement humain. Nous avons même dépassé la difficulté du sens premier du terme « concevoir », qui renvoyait à l'idée de création, l'homme parce qu'il est esprit, extériorise et installe son esprit dans le monde, il transcende le donné.  C'est pourquoi nous en arrivons à la conclusion que concevoir un monde sans l'homme est impossible, en ce sens que, premièrement, la question ne pourrait pas être posée, le terme concevoir faisant partie du langage humain, et également parce que la conception suppose l'esprit d'elle-même, en l'absence de certitude de l'existence de Dieu, il reste nécessaire de pose l'esprit comme seul principe expérimentant le monde. 

Johan

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