jeudi 18 septembre 2014

Liberté et Temps

« Je ne puis désirer la liberté de tous, sans mettre en même temps de côté ma liberté individuelle. De même que je ne puis choisir de faire ceci, sans nier en même temps cela. C'est pourquoi je ne puis aimer une femme, sans refuser en même temps d'en aimer une autre. Toute action, comme on le voit, est donc, en soi, une limitation nécessaire de ma liberté future. C'est là l'un des caractères paradoxales de la liberté. Elle est une réalité concrète, qui se limite sans s'épuiser pour autant. 

Sartre définit la liberté comme le mouvement par lequel chaque homme se réalise lui-même, mais la définit d'une manière bien spécifique, puisque avec lui, notre conception si positive de la liberté disparaît. « L'homme est condamné à être libre », c'est à dire que la liberté n'est plus une quête, un but que l'on suit, mais la condition même de notre vie. Que la liberté ne soit plus une quête, mais une condition, cela signifie que chacun de nos actes est une réalisation de notre liberté individuelle. Mais un problème se pose qui est celui de savoir si « condition » signifie « absoluité ». En effet, être condamné à la liberté suppose que l'on ne puisse y échapper par aucun moyen que ce soit. Or, si nous ne pouvons y échapper, c'est que la liberté n'a aucune limite. Pourtant, paradoxalement, et chacun peut en faire l'expérience, nous savons, que faire un choix ( donc réaliser sa liberté ), c'est en refuser un autre, donc finalement, éliminer le possible qui rendait justement possible la liberté antérieure, qui n'existe plus dès lors que nous choisissons. En fait, tout se passe comme si la liberté s'anéantissait à chacun de nos choix, puis se régénérait tout de suite après. 

Avant que Sartre ne développe sa théorie, la liberté était conçue comme absence de contrainte, c'est à dire, absence d'obstacle à la réalisation de nos actions. Si je veux foncer vers cet arbre, pour que ma liberté se réalise comme je le veux, il faut que rien ne puisse m'empêcher de l'atteindre, la contrainte étant ce qui m'en empêche. Etre libre consisterait donc à faire ce que l'on veut. Or Sartre a ceci d'original qu'il affirme que la contrainte est une condition nécessaire à l'accomplissement de la liberté. C'est comme si, sans contrainte, la liberté n'avait pas de sens. Il n'y a de liberté, dit Sartre, que pour un être en situation dans le monde. Autrement dit, c'est dans le monde que nos actions peuvent se réaliser, et c'est relativement à l'existence du monde que la liberté est effective. On ne peut concevoir une conscience sans monde, car elle n'aurait aucun sens, et on ne peut non plus concevoir un monde sans conscience, car tout se passerait comme s'il n'existait pas. Mais en réalité, dire que la contrainte est une condition nécessaire à la liberté, c'est peut-être même faire une erreur. Avec Sartre, on pourrait dire que la contrainte n'existe pas. Pourquoi ? Parce que c'est la conscience, donc l'homme qui décide qu'une contrainte en est une. Evidemment, on ne choisit pas de venir au monde, et on ne choisit pas l'ordre du monde établit, mais pourtant, notre situation dans le monde reste révélatrice de notre liberté, et affirmer qu'une contrainte nous empêche d'être libre, c'est choisir encore librement qu'une contrainte nous bloque. Pour expliquer sa théorie, Sartre prend l'exemple d'un rocher. En effet, si un rocher m'empêche d'observer un paysage et que je suis dans l'incapacité de le déplacer par ma condition de simple homme, il m'empêche en quelque sorte d'être libre puisque ma volonté ( regarder le paysage ) se trouve dans l'incapacité de s'accomplir librement. Pourtant, Sartre dit que ce rocher, ne constitue en aucun cas une contrainte absolue, puisque c'est relativement à ma volonté qu'il devient une contrainte, et que, ce rocher, plutôt que de m'empêcher d'observer un paysage, peut me servir à grimper de l'autre côté de l'endroit où je me trouve. Ainsi, la contrainte naît d'une incompatibilité entre l'ordre du monde et ma volonté. Etre libre n'est donc pas,  comme le dit Sartre, faire ce que l'on veut, mais plutôt « vouloir ce que l'on peut ». C'est à l'homme d'adapter sa volonté à la situation concrète dans laquelle il se trouve, mais c'est toujours librement qu'il le fait. On pense à cette citation culte du stoïcien Épictète ; « ne veuilles pas que les choses arrivent comme tu le désires, mais veuilles qu'elles arrivent comme elles sont ». 

Nous pouvons désormais revenir sur ce paradoxe. En escaladant le rocher, je refuse de le déplacer, tout se passe comme si ma liberté était atténuée, réduite à néant. Nous pouvons le constater pour énormément d'autres situations. Si je choisis d'aller dans telle école, je refuse en même temps d'aller dans l'autre. Mais ma liberté s'éteint dès lors que j’efface le possible pour le faire être. Choisir un possible, c'est le faire être, et réduire à néant l'autre. Or, la liberté n'existe que par l'existence de plusieurs possibles, et si je néantise l'autre possible, je réduis en même temps les possibles futurs, puisque je suis un être temporel. Etre un être temporel, signifie pour moi, qu'en me réalisant à travers mes actions, je limite ma capacité future à faire ceci ou cela. Il y a en ce sens,un lien étroit entre liberté et temps, car c'est dans le temps que la liberté se réalise et également dans le temps qu'elle se dissout. La liberté ne peut en ce sens, pas être absolue dans la mesure où pour qu'elle le fut, il eut fallut que le temps n'existe pas, et il eut fallut également, que l'homme puisse en prendre conscience, sans exister temporellement, ce qui est impossible puisque ce n'est que dans la perspective de la mort ( donc du temps ) que nos actions prennent leur sens. La liberté suppose donc la temporalité. C'est pourquoi l'on ne peut prétendre qu'un animal ou un objet quel qu'il soit puisse être libre, leur existence ne s'inscrivant pas dans le temps. La liberté est donc relative et spécifiquement humaine. »

Liberté et Temps

Johan

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