samedi 26 juillet 2014

Lettre à une femme

« C'est l'homme rêvé, il correspond parfaitement à tes critères. Il a la côte auprès de toutes les filles, elles
sont toutes jalouses de toi car tu le possèdes.. Jusqu'au jour où tu croise un homme simple, qui ne te regarde même pas, et qui ne semble même pas être intéressé par les filles, et pourtant il te plait, il te plait alors qu'il est tout le contraire de ce que tu voudrais qu'il soit, tout le contraire de l'homme avec qui tu es. Es-tu en train de devenir folle ? Non, tu viens juste d'aimer quelqu'un pour de vrai, c'est à dire, sans comprendre pourquoi. Tu as beau te dire  : « je ne peux pas, je ne veux pas, je ne dois pas », c'est plus fort que toi, et ça fait mal, et pourquoi ça fait mal ?  Parce que l'amour, le vrai, ne fait pas que du bien, il se nourrit de souffrance. Si tu souffre, ce n'est pas parce que tu l'aime, non, c'est parce que c'est plus fort que toi, car on ne choisit pas d'aimer, l'amour choisit, et on aime. Tu souffres de ton impuissance. Tu souffres aussi parce que tu sais qu'il est inaccessible, que tu le désire mais lui, non, tu devras t'y faire, prendre le temps de l'oublier. Tu pensais avoir vaincu en obtenant un homme correspondant à tes critères, mais c'est l'amour en apportant avec lui ses propres critères qui t'a vaincu. Mais ce que tu réalises aussi maintenant, c'est qu'il y a une différence entre « aimer-bien » et « Aimer ». Car si je t'avais demandé pourquoi tu aimais le premier homme, tu aurais su m'exposer les raisons pour lesquelles tu l'aimais. Tu l'aimais parce qu'il étais mignon, drôle, un peu rebelle et qu'il te permettait de paraître « swag » devant les autres filles, il te donnait l'impression d'avoir enfin une valeur. C'est vrai non ? Mais penses-tu que les raisons que je viens d'exposer peuvent caractériser ce qu'est l'amour véritable ? Relis bien les raisons, et tu constatera que ce n'est pas lui que tu aimais, mais ses qualités superficielles et les sentiments que sa présence à tes côtés pouvait t'apporter.

Mais le second homme, celui que tu « aimes » vraiment, te sens-tu capable de dire pourquoi tu ressens ce que tu ressens pour lui ? Réfléchis si tu veux mais tu constatera que non. Tu as pris l'habitude de vivre dans un monde stéréotypé, et c'est pourquoi tes critères de beauté étaient basées sur des stéréotypes aussi. Seulement, l'amour véritable ne se limite pas à une liste de critères à respecter, trouver l'amour, ce n'est pas s'inscrire sur Meetic et cocher les qualités de l'homme que l'on cherche. En fait, je devrais même dire que l'amour, on ne le trouve jamais, c'est lui qui vient à nous, parce que l'amour n'est pas dehors, il est en nous sans que l'on puisse le trouver,  il nous contrôle et nous impose ses règles et ses critères, et nous n'avons pas d'autre choix que de nous y soumettre. Tu vas souffrir, mais tu vas apprendre quelque chose. Si tu demande à un homme pourquoi il t'aime, et qu'il arrive avec précision à te répondre, alors cet homme t'aime bien seulement. Tandis que l'homme qui ne saura pas te répondre sera le plus sincère et sera certainement celui qui t'aime vraiment. A toi de choisir désormais si tu préfères être aimée pour tes qualités physiques ou intellectuelles, ou totalement gratuitement, donc pour ce que tu es au-delà de ces qualités. Veux-tu vraiment savoir maintenant pourquoi l'amour basé sur les qualités physiques ou intellectuelles n'est qu'une illusion ? Très bien, je vais m'expliquer. Admettons que tu sois riche, super intelligente, gentille et extrêmement bien formée physiquement, au point de transformer les garçons qui te regardent en chiens.  Admettons que tu possèdes ces 
qualités, et qu'un homme prétende t'aimer pour ces qualités. Imaginons désormais que tu perdes ta fortune, que tu tombes dans les escaliers et que tu perdes ta mémoire dans l'accident, que ton visage garde les séquelles de l'accident, qu'il soit déformé. Où sont passé ta gentillesse et ton intelligence ? Penses-tu que celui qui t'aimais pour les qualités que tu n'as désormais plus puisse t'aimer encore ? Peux-tu désormais distinguer l'amour de l'admiration pure et simple ? Nos qualités ne sont pas éternelles, c'est pourquoi personne ne peut prétendre nous aimer pour celles-ci. 

Souviens-toi désormais de l'amour véritable, celui qu'on ne contrôle pas et que tu as toi-même vécu. Souviens-toi qu'il n'était motivé par aucune qualité, qu'il était totalement gratuit et désintéressé. Pouvais-tu savoir si l'inconnu que tu as rencontré et aimé immédiatement était gentil, méchant ou violent ? Certainement pas, il ne t'a ni regardé, ni parlé, mais pourtant, tu l'aimais quand même. Est-ce que tu arrives à distinguer désormais encore mieux l'amour de l'admiration ? Si tu l'aimais, c'est justement parce qu'il n'avait pas besoin de chercher à te correspondre pour te correspondre. En fait, puisque tes critères stéréotypées n'avaient plus d'importance quand tu l'as rencontré, je peux t'assurer qu'aucun autre que lui n'aurait pu te faire ressentir ce que tu as ressenti. D'ailleurs, tu le sais, chercher quelqu'un lui ressemblant serait inutile car l'amour disparaîtrait du même coup en laissant place à l'amour faux, à l'amour stéréotypé. Souviens-toi maintenant qu'on ne décide jamais d'aimer, mais que l'amour choisit qu'on aime. Ne te moques désormais plus de ceux ou celles qui aiment des gens qui ne correspondent pas à tes critères stéréotypés, car il est certainement possibles que ceux-là aiment vraiment. Expliques donc maintenant ce que je viens de t'expliquer à tous ces ignorants s'inscrivant sur Meetic pour trouver « le Grand Amour », dis-leur qu'ils se trompent et se condamnent à l'infidélité et à l'insatisfaction. Rappelles leur que l'amour peut frapper n'importe où et n'importe quand, et surtout, là où on ne l'attend pas. Souviens-toi surtout qu'aimer vraiment, ce n'est pas apprécier les gens qui correspondent à ce que tu veux, mais plutôt apprécier involontairement les gens qui correspondent à ce que tu ne veux pas et que tu ne connais pas. Si un jour tu te retrouves dans la même situation, alors relis cette lettre, et souviens-toi que celui ou celle qui connaît les raisons de sa propre souffrance guérit plus vite que celui ou celle qui perd son temps à en chercher la cause. »

Johan Banzouzi

Lettre à une femme




vendredi 25 juillet 2014

Réflexion sur les origines de la conscience morale

« Quand on fait quelque chose de mal et que des voix dans notre tête nous rappellent sans cesse que ce qu'on a fait est mal, nous ne sommes pas victimes d'un Dieu nous donnant des ordres ou une leçon de morale, nous sommes victimes de notre éducation et de notre entourage. Cet espèce de juge intérieur à nous-même se nomme la conscience morale, et elle se construit avec notre éducation et notre expérience. Et quand ce juge nous parle, ce n'est pas Dieu qui parle en nous, c'est la société qui parle en nous, et ces voix qui nous parlent ne nous définissent pas le bien et le mal, mais nous rappellent ce que les autres vont penser de l'acte que l'on vient de commettre. S'il y a un point de départ à la conscience morale, il ne se situe pas hors du monde, donc, il ne se situe pas en Dieu mais fondamentalement dans l'expérience, c'est à dire, dans les autres. Ainsi, à strictement parler, si l'on voulait faire de Dieu l'instigateur de la conscience morale, il faudrait que l'on dise : « Dieu, c'est les autres ». Mais pourquoi la conscience morale se forme-t-elle à partir des autres ? Parce que « conscience » ne saurait signifier autre chose qu'« expérience ». J'entends par expérience, le fait de tenter quelque chose et d'en subir les conséquences, pour les imprimer ensuite. La conscience morale se forme donc à partir de l'expérience de nos actions, en tant que celles-ci sont observés par autrui. Autrui, c'est Dieu, car ma conscience morale, pour être plus profond dans l'observation que j'en fais, ne se situe pas en moi, mais en autrui. Tout ce qu'un homme fait, est fait pour autrui. L'homme n'existe que pour autrui, et si l'homme ne peut exister sans autrui, alors la conscience morale ne saurait exister sans ce dernier aussi. Il suffit pour comprendre, de partir d'une base : l'éducation. 

Un homme ne peut devenir homme qu'à partir du moment où il devient autonome, c'est à dire capable de répondre de ses actes, mais pour pouvoir répondre de ses actes, il faudrait qu'il soit conscient de leur valeur, de leur portée et de leur conséquence. Le rôle de l'éducation est de nous en rendre conscient. On ne saurait concevoir un homme qui, sans avoir appris à parler, soit porteur de valeurs morales, cet homme là n'est qu'une fiction montée par quelques religions. Un homme inéduqué ne saurait-être autre chose qu'un animal. Contrairement à ce qu'affirment certaines pensées religieuses, l'homme ne naît pas avec une conscience morale à l'intérieur de lui-même, mais avec une certaine « propension » à la moralité. Et puisqu'il s'agit d'une propension, et non d'une détermination, alors l'homme ne vient pas non plus au monde avec le bien dans sa tête, mais en forge le concept après l'avoir expérimenté. Jean-Paul Sartre, aide à mieux comprendre cette idée là, car le monde tel qu'il le voit, c'est à dire comme un monde frappé par la contingence, ne peut pas être bâti sur la moralité d'un Dieu transcendant. L'homme, parce qu'il est livré à lui-même, ne peut faire autre chose qu'inventer le bien et mal. Le monde, en tant que donnée neutre, n'est qu'un monde sans valeur absolue a priori. En partant de ce point de départ, on peut affirmer que l'expérience précède la morale. Dire que la morale précède l'expérience et qu'elle se trouve en l'homme indépendamment de toute expérience, revient à dire que l'homme peut voir avant même d'avoir ouvert les yeux, ce qui paraît totalement absurde. Ainsi, de la même manière qu'on ne peut pas prétendre apercevoir quelque chose les yeux fermés, on ne peut pas prétendre non plus que l'homme sait ce qui est bon ou mauvais sans expérience directe ou indirecte ou sans y avoir été éduqué. C'est pourquoi l'homme ne saurait être définit autrement que comme un être vide, entièrement neutre, maléfique ou bienfaisant « en puissance », destiné à développer l'une de ces deux qualités « en acte ». 

La conscience morale est une exigence extérieure, crée à travers le ressenti de chaque homme face à des événements. On prend garde à ne pas se brûler avec du feu parce que l'expérience nous a appris que le feu était nocif. De même que l'on prend garde quand on est dans l'eau parce que l'expérience prouve que l'on se noie lorsqu'on ne sait pas nager. Nos connaissances découlent bien de l'expérience sensible, et il en est de même pour la conscience morale. A la seule différence que la conscience morale se forme à partir d'autrui. Nous ne sommes pas seuls au monde, mais nous y coexistons avec les autres. Ainsi, nos actes ne sont pas observés par Dieu, mais avant tout par les autres qui sont aussi conscients que nous, et qui peuvent donc juger nos actes. Quand un enfant vole de l'argent à ses parents, il se fait engueuler ensuite, et ses parents deviennent méfiants envers lui. Cette réaction expérimentale, s'imprime dans l'esprit du petit, et vient se rajouter à cet édifice que l'on nomme « conscience morale ». Ainsi, l'enfant enregistre comme « mal », le fait de voler, et il est possible que cet enregistrement l'empêche de recommencer, mais il est tout aussi possible qu'il le pousse à être plus prudent lorsqu'il recommencera. La suite importe peu car la conséquence reste la même ; à chaque fois que le gamin volera ou du moins, tentera de le faire, le souvenir de la réaction passé de ses parents, c'est à dire, des autres, agira sur son comportement. Cette connaissance « acquise » et non « innée », est reformulée par les religions la faisant passer pour l'agissement du Tout-Puissant sur les consciences humaines. Pour l'homme, on ne peut pas compter sur des avertissements, car ce dernier est par essence, un être à fonder sur l'expérience. 

D'ailleurs, à en prendre les religions à leur propre jeu, on peut encore une fois le prouver ; quand Adam et Eve au paradis commettent le péché originel, ils sont préalablement avertis par Dieu, qui leur a interdit. Ces derniers ont pourtant désobéi. A quoi donc leurs ont servis les avertissements divins ? Strictement à rien puisque, je le répète, tout ne découle que de l'expérience. Pour comprendre pourquoi ce qu'il leur était défendu de faire, était défendu, les paroles de Dieu n'étaient pas suffisantes, il a fallu qu'Adam et Eve, expérimentent l'interdit, et, en fait, expérimentent le mal, puisque la conséquence a été l'expulsion du paradis. Cependant, ce que l'on peut dire, au-delà du fait que l'essence de l'homme est l'expérience et qu'elle découle de l'expérience, c'est qu'en commettant le pêché originel, Adam et Eve ont fait bien plus qu'exprimer leur essence, ils ont prouvé que l'homme est également une liberté pure. Dieu crée l'homme, mais l'homme se crée lui-même grâce à l'expérience. C'est parce qu'ils étaient libres d'obéir à Dieu, comme de lui désobéir qu'Adam et Eve sont les preuves mythiques de la liberté humaine. La pensée religieuse se prend donc elle-même dans son propre piège. Pour continuer sur le chemin sur lequel nous nous trouvons, à savoir celui de la Genèse, on peut ajouter qu'après l'expulsion et la condamnation d'Adam et d'Eve, Dieu n'est plus le juge de rien du tout, puisqu'il laisse l'homme livré à lui seul dans un monde totalement muet comme le soulignait bien Blaise Pascal. Ce monde étant muet, Dieu le devient aussi, ainsi, il n'y a plus aucun juge pour guider l'homme si ce n'est lui-même. Il n'y a plus aucun juge pour déterminer ce qui est bon ou mauvais dans les actions humaines, si ce n'est l'humanité elle-même. 

Oui, la disparition de Dieu laisse place à un nouveau juge fondamental qui est finalement et encore une fois, l'homme lui-même, mis face à autrui qui n'est finalement nul autre qu'un autre lui-même, qu'un autre lui-même possible. Et autrui, loin d'être comme Dieu, capable de juger du bien et du mal sans même l'expérimenter à cause de sa perfection, est capable de ressentir les choses, donc de les juger après coup, et par conséquent, de se juger lui-même, et les autres. C'est parce que tous les hommes sont la somme de leurs expériences qu'ils peuvent fonder une morale commune et acceptée par une majorité. Les hommes deviennent donc aptes à se juger, et n'agissent plus à leur propre nom, mais au nom de tous. L'homme, comme le soulignait Sartre, est responsable de lui-même, et de l'humanité tout entière. Il ne peut pas échapper au feu embrasant qui réside dans la prunelle des yeux d'autrui qui l'observe, prêt à le juger et à le faire culpabiliser. Cette interdépendance entre les hommes, Sartre la nommait fort justement, « intersubjectivité ». La puissance de l'intersubjectivité est énorme, car elle fait subsister la morale, et la fait se répandre dans les générations successives, si bien, qu'il advient un moment, où la conscience morale s'imprime dans l'homme, indépendamment de l'expérience, tout simplement par ce que l'on pourrait appeler « avertissement », et cet avertissement fondateur n'est finalement rien d'autre que ce que l'on appelle communément l'« éducation », c'est à dire la transmission d'un savoir expérimental, aux jeunes esprits inexpérimentés. Ce que nous sommes aujourd'hui, les valeurs morales que nous défendons et dont nous sommes porteurs, est donc, comme j'espère l'avoir bien démontré, le fruit de notre éducation et de notre expérience. Ainsi pourra-t-on dire pour terminer que l'expérience précède la moralité, ou, pour le monde d'aujourd'hui, que l'éducation et l'expérience, précèdent la moralité, car cela ne saurait être autrement, et ce, que Dieu existe, ou qu'il n'existe pas. »

                                                                                                                                Johan Banzouzi

                                                                             Réflexion sur les origines de la conscience morale

samedi 12 juillet 2014

Le désir nous éloigne-t-il d'autrui ?

Introduction : Le désir peut être définit comme la tendance du sujet vers un objet réel ou imaginaire qu'il sait source de satisfaction. Mais comme le montre cette définition, et dans la mesure où le monde est constitué de plusieurs sujets, la possibilité que plusieurs sujets visent le même objet réel, peut provoquer le conflit, conflit qui, nécessairement provoquerait un éloignement et une tension. De même que le désir, dans la mesure où il concerne le sujet, vise une satisfaction individuelle, et la satisfaction semble en ce sens, dépendre de l'égoïsme que ce dernier mettra en oeuvre pour l'obtenir. Ainsi,comme on l'observe au premier abord, le désir nous éloigne bien d'autrui, qui, bien au-delà de désirer comme moi, peut devenir un obstacle à ma satisfaction. Cependant, affirmer que le désir nous éloigne d'autrui, c'est oublier que, paradoxalement, l'une des formes qu'il prend, c'est à dire, l'amour, donc l'élan du sujet vers autrui pour se compléter, provoque au contraire non pas l'éloignement, mais le rapprochement d'autrui, qui devient l'objet source de satisfaction. Nous sommes donc face à un véritable problème relevant d'une dialectique du désir, qui semble à la fois viser autrui, et nous en éloigner. Mais d'autre part, une autre dimension du problème s'impose à nous. En effet, cette guerre ou cette tension dont semble être porteur le désir, ne se situe pas uniquement entre un sujet et un autre sujet, mais aussi entre un sujet et lui même. Le désir, est effectivement responsable d'une tension interne entre l'animalité qui vise la satisfaction personnelle, et la raison qui impose l'obéissance à la morale. De plus, autrui désigne ce qui est à la fois comme moi, et différent de moi. Ainsi pourra-t-on montrer, en partant de cette définition, qu'un seul sujet peut être à la fois lui-même, et un autre que lui-même, dans le sens où le désir est finalement aussi cet élan qui pousse l'individu à aller vers ce qu'il n'est pas encore, un "autrui" qu'il est, sans être encore.



I. Le désir comme élan vers autrui


1. Le désir amoureux, élan du sujet vers un autre sujet


Roméo & Juliette
Faire l'expérience du désir amoureux, c'est constater que l'on ressent une attirance pour autrui. Le désir est souvent connu pour viser autre chose que les autres mais pourtant, le désir peut bel et bien prendre autrui pour objet. Et la puissance du rapprochement qu'il provoque peut parfois être surprenante. L'histoire de Roméo et Juliette permet de mieux comprendre cette idée. En effet malgré tout ce qui sépare nos deux tourtereaux, ils semblent contre la force des choses, aller l'un vers l'autre dans un élan fort. Mais si le désir nous pousse à nous rapprocher de l'autre d'une telle manière, c'est que peut-être, il est ancré en nous depuis la nuit des temps. D'ailleurs, Platon, aide à mieux comprendre cette idée. Dans son oeuvre, le Banquet, il montre que dans des temps lointains, l'homme, androgyne, était complet comme un être parfait, mais qu'il a été coupé en deux par Zeus, ce qui explique le désir amoureux, qui est en fait rien d'autre selon Platon, que la tentative de réunification avec la moitié de laquelle nous avons étés arrachés.


2. Le désir comme désir de reconnaissance

Concevoir le désir sous l'auréole de l'amour et de la douceur, c'est oublier que le désir peut désigner un rapprochement placé sous le signe de la conflictualité. C'est ainsi que Hegel le voyait dans son oeuvre majeure la Phénoménologie de l'esprit, dans laquelle il démontre que ce qui fonde l'humanité de l'homme, c'est ce désir de reconnaissance dont la satisfaction réside en autrui. C'est ainsi que dans la partie intitulée la dialectique du maître et de l'esclave, Hegel montre que le désir de reconnaissance pousse l'individu à aller vers autrui pour un affrontement, ou plutôt une lutte à mort nécessaire dans laquelle le gagnant sera celui qui décide de renoncer à sa propre vie au nom de sa liberté, et le perdant sera celui qui préférera survivre et être dominé par l'autre. Ainsi, le maître sera la gagnant, et pourra dominer le perdant qui sera esclave. L'idée est la suivante : l'individu va vers autrui et a besoin de lui pour être reconnu dans sa supériorité. Le désir de reconnaissance, pour être satisfait, nécessite donc un élan, et le courage d'affronter autrui dans une lutte. On comprend bien en ce sens que le désir, loin de nous éloigner d'autrui, semble plutôt nous rapprocher de ce dernier.


3. Le désir comme imitation du désir d'autrui

D'autre part, on peut imaginer que si autrui est également comme moi, un être de désir, et qu'il est en ce sens capable de désirer les mêmes choses que moi, alors mon désir peut provenir du sien, et vice versa. Nombreux sont les moments dans lesquelles on remarque que l'on ne désirait pas une chose avant de l'avoir vu chez quelqu'un d'autre. On remarque d'ailleurs très bien aujourd'hui comment les grandes  marques jouent sur ce point là pour mieux vendre. C'est à dire en provoquant à travers des personnes d'une certaine classe financière et sociale, le désir d'obtenir le même objet, chez les personnes d'une autre classe sociale. Mais cela peut même aller plus loin, on remarque dans certains cas que même l'objet qu'autrui n'a pas, mais qu'il désire, peut provoquer en nous le désir d'obtenir cet objet aussi. René Girard, a mis cette théorie bien en évidence en montrant que le désir était souvent imitation du désir de l'autre, ou désir mimétique, c'est d'ailleurs selon lui, la clé de la jalousie et du snobisme. Ainsi, le désir semble encore une fois, ne pas nous éloigner d'autrui dans la mesure où c'est avant tout autrui qui l'attise en nous.



Transition : De l'amour à l'imitation, en passant par la reconnaissance, on le voit bien, il paraît plus qu'insensé d'affirmer au premier abord que le désir nous éloigne d'autrui, dans la mesure où ce dernier semble être soit la seule condition de satisfaction ou même le moteur du désir justement. Cependant, se limiter à une telle conception du désir, c'est ne voire qu'une part assez commune de celui-ci, or, en y regardant de plus près, on peut y discerner une véritable source de conflit rendant impossible une vie en communauté, donc nous éloignant finalement d'autrui.



II. Le désir comme facteur de destruction et de séparation



1. Le désir est essentiellement violent

Si, comme le pensait Spinoza, le désir est l'essence même de l'homme, alors une chose est sûre, c'est que tous les hommes en sont porteurs, or si tous les hommes en sont porteurs et si le désir désigne la tendance du sujet vers un objet,  et que l'objet qu'il vise est réel, alors deux sujets peuvent viser le même objet. La question qui se pose est : que se passe-t-il quand mon désir se heurte au désir d'autrui ? La réponse est simple, il suffit de se remémorer les causes de plusieurs guerres dans l'histoire de l'humanité. Quand deux pays désirent la même terre, le seul moyen pour être satisfait est de tuer l'ennemi qui m'empêche de satisfaire mon désir. Ainsi, autrui n'est plus simplement là de manière innocente, mais devient bel et bien mon ennemi. Une telle conception du désir fut défendue par Thomas Hobbes dans le Léviathan. Pour lui, parce qu'il est un être désir, l'homme à l'état de nature est nécessairement violent, c'est ancré en lui. Le désir, dit Hobbes, ouvre la guerre de tous contre tous. Ainsi, on le voit bien, le désir a également un caractère destructeur, qui, par sa violence, sépare les hommes, et les pousse à se méfier les uns des autres. Cette séparation s'incarne dans l'exemple qu'utilise Hobbes dans l'oeuvre que nous venons de citer : nous verrouillons les portes de chez nous quand nous ne sommes pas là et nous dissimulons les objets nous étant chers, afin que les autres ne s'en accaparent pas. Or, il n'y a pas d'autre conséquence découlant de ce comportement, si ce n'est finalement l'impossible vie en communauté, car le désir des uns cause la méfiance des autres, et la méfiance des autres cause l'éloignement. Ainsi,comme on le remarque le, désir nous éloigne bien d'autrui.


2. Le désir est égoïste

De plus, en s'intéressant d'un peu plus près au désir de reconnaissance, on constate qu'il est finalement un peu de la même nature. Puisque si l'on reprend l'exemple de Hegel dans la dialectique du maître et de l'esclave, on constate qu'une fois que le maître a gagné la reconnaissance après la lutte, il domine l'esclave, qui se met dès lors à son service, et de cette situation, naît une séparation de l'autre au niveau du respect de son humanité, puisque l'esclave perd finalement dans un premier temps sa dignité, il perd le statut d'homme, et devient esclave, tandis que c'est le maître qui reste humain dans la mesure où il a prit le risque de perdre la vie pour son honneur Ainsi, le désir est un facteur d'éloignement et de distinction, en outre les activités entre le maître et l'esclave sont différentes, puisque l'esclave travaille et le maître ne fait plus rien. Cette distinction de l'ordre de l'humain et du non-humain, semble insensée mais est pourtant réelle. Quand les nazis lors de la seconde guerre mondiale, ont capturé les juifs, ils leur ont finalement retiré leur humanité. Pourquoi ? Tout d'abord parce qu'ils ont refusé de les reconnaître comme étant pleinement humains en les traitant avec autant de dignité que des animaux, et d'autre part en ne les faisant pas travailler mais accomplir des tâches.On peut sans problème dire qu'au départ, les nazis étaient finalement animés par le désir de reconnaissance, ou plutôt de domination, mais pourtant ce qu'on remarque, c'est que ce désir provoque un éloignement de l'ordre du statut, à savoir humain ou inhumain. C'est d'ailleurs pourquoi pour Hegel, je ne suis un homme que si autrui m'accorde ce statut. En somme, le désir peut nous amener à nous éloigner d'autrui dans le domaine du statut.


3. L'insatiabilité du désir amoureux


"Mes relations ne durent jamais", cette citation devenue culte, renferme en elle une grande vérité sur le caractère même du désir. Puisqu'en effet, dire "mes relations" signifie ici que le désir a visé de multiples sujets. et s'il a visé de multiples sujets, c'est qu'aucun n'est parvenu à le satisfaire. Ainsi, ce qu'on comprend, c'est que le désir finalement, par son caractère insatiable, condamne l'homme à errer de tentative de satisfaction en tentative de satisfaction, toujours de manière vaine. D'ailleurs, pour Platon, dans le mythe des androgynes dont nous avons parlé dans la première partie, l'homme, parce qu'il est imparfait,est condamné à chercher l'âme sœur sans jamais la trouver. On comprend mieux encore une fois en quoi le désir peut nous éloigner d'autrui, car quand une personne ne nous satisfait pas on finit par s'en éloigner, et parfois, de la souffrance résultant de l'insatisfaction, naît la dépression, qui nous renferme finalement sur nous même, nous rendant ainsi réticent au contact des autres.


Transition: A cette étape de la réflexion, nous en sommes à réduire le désir à une force repoussante, nous éloignant d'autrui par son caractère égoïste et insatiable. Mais pourtant, en y regardant de plus près, on peut constater qu'en première partie, on a prouvé tout le contraire, puisqu'on a fait d'autrui l'objet de satisfaction du désir. Nous sommes censés être en marche vers la solution au problème, mais nous semblons pourtant toujours en être au point de départ, puisque comme lorsque l'on essaye de faire se toucher deux aimant, le désir semble n'être pas enclin à accepter autrui. Mais pourtant, d'un autre côté, le désir semble être indubitablement une marche vers autrui, comme nous l'avons vu avec l'amour, et paradoxalement, quand autrui ne le satisfait plus, le désir nous éloigne de cet autrui pour viser encore une fois un autre autrui. Comment définir ce mouvement bien particulier qu'est le désir ?


III. Le désir comme moteur d'un mouvement dialectique




1. L'objet du désir amoureux, est une autre forme de nous-même

Dans le mythe des androgynes de Platon, il est expliqué que ce que le désir amoureux vise, c'est l'unification, c'est à dire le fait de ne plus faire qu'un avec un autre. Or, l'être que l'on souhaite devenir grâce à l'amour, est constitué d'une part de nous, et d'une part d'autrui. Autrement dit, le désir amoureux, nous éloigne de ce que nous étions à la base, c'est à dire un être unique, séparé de sa moitié, pour nous rapprocher de ce que nous ne sommes pas encore, c'est à dire, un être complet, ne faisant qu'un avec sa moitié. Mais cet être que le désir nous fait devenir, est à la fois nous, et quelqu'un d'autre que nous, puisque tant que nous désirons, nous ne sommes pas encore l'être unifié, et l'être unifié, est différent de l'être que nous sommes tant que nous ne sommes pas unifié. Et d'une autre part, une fois que l'unification est faite, c'est à dire, une fois que le désir est accompli, et que nous retrouvons notre moitié, c'est ce que nous étions dans le passé qui devient différent de nous. Donc, le désir amoureux nous éloigne bien d'autrui, mais le "autrui" dont il nous éloigne, c'est l'être que nous étions dans le passé. Et en nous éloignant de cet "autrui" du passé, on se rapproche d'un autre "autrui", c'est à dire, nous-même dans le futur. Ce mouvement, comparable à un dialogue ou a un échange entre nous et nous-même, se nomme dialectique. En somme, le désir est un mouvement de dépassement de soi perpétuel, et dans le cas du désir amoureux, son mouvement a pour but de nous faire passer du "je", au "nous", une fois réunis à notre moitié. On pourrait résumer la chose en disant que le désir nous éloigne d'autrui pour nous rapprocher d'autrui.


2. On ne désire pas obtenir un objet, on désire qu'autrui en soit privé

On l'a vu dans la partie précédente, le désir, quand il vise le même objet qu'autrui, provoque un conflit qui fait d'autrui, un obstacle et un ennemi qu'il faut éliminer, ce qui fait que le désir nous éloigne d'autrui. Cependant, en poussant la réflexion plus loin, il est possible de distinguer un paradoxe assez profond. C'est encore une fois Thomas Hobbes qui l'a mis en évidence dans son Traité de la nature humaine. Il montre qu'en fait, on ne désire pas un objet pour notre satisfaction, on le vise uniquement parce que autrui le vise aussi. Donc, l'objet du désir n'est pas l'objet réel, mais le fait d'en priver autrui. Car quand je possède un objet qu'autrui désire également, il est obligé de reconnaître ma supériorité. L'objet du désir est donc en réalité l'aveu du pouvoir, ou plutôt l'honneur. Tout désir selon Hobbes est désir de pouvoir. Mais ce qu'il y a d'encore plus paradoxal, c'est que la seule source de satisfaction de ce désir, est encore une fois autrui, car si l'objet du désir est l'aveu du pouvoir, alors nécessairement, si autrui n'est pas là pour avouer ma supériorité, mon désir reste insatisfait. Ainsi,on le voit bien, le désir semble nous éloigner d'autrui, dans la mesure où il me barre la route, mais ne nous en éloigne finalement pas, puisque ma satisfaction repose sur lui. En somme, le mouvement du désir repose encore une fois sur un échange ; autrui me barre la route, il faut bien que je l'élimine, mais il faut qu'il soit encore là pour reconnaître ma supériorité.


3. Le désir de reconnaissance suppose une reconnaissance mutuelle

On peut également trouver un trouble similaire dans le désir de reconnaissance,puisque quand le maître 
prend le dessus sur l'esclave, et le fait travailler pour lui, c'est la présence d'autrui qui donne une valeur à cette domination. Il faut qu'autrui soit là, il faut qu'il soit un être conscient pour que la domination du maître soit effective. Ainsi, le fameux désir de reconnaissance ne nous éloigne jamais d'autrui, puisque l'objet même de ce désir est autrui. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on peut dire qu'il n'y a dans la dialectique du maître et de l'esclave, ni esclave ni maître, mais uniquement une relation humaine. Et les relations humaines sont caractérisées par l'interdépendance. Ainsi, comme le montre Hegel dans la suite de son oeuvre, celui qui semblait être l'esclave, finit par se libérer en travaillant et en façonnant le monde à sa pensée, tandis que le maître devient l'esclave puisque, ne sachant pas travailler, il finit par dépendre de son esclave. Mais d'une autre part, en travaillant, l'esclave cherche aussi la reconnaissance du maître. Car à travers son travail dit Hegel, l'esclave désire prouver son humanité au maître. Comme on le comprend désormais, le désir ne nous éloigne jamais d'autrui, mais enfonce un peu plus nos relations dans l'interdépendance. C'est d'ailleurs là le sens même du titre de la partie de l'oeuvre de Hegel : Dialectique du maître et de l'esclave, c'est à dire échange, interdépendance.


4. Le désir nous éloigne de ce que nous étions dans passé pour nous rapprocher de ce que nous ne sommes pas encore

Le désir est en somme, une espèce de match de tennis, constitué d'échanges, et reposant sur un échange dont autrui est absolument nécessaire. La base du désir est autrui, et sa satisfaction dépend de lui. Nous venons donc d'en finir avec le plan externe du désir. Mais qu'en est-il au sens de l'individu ? Comme nous l'avons dit précédemment, autrui désigne ce qui est à la fois "comme moi" et "différent" de moi", mais cette définition ne fonctionne pas uniquement sur les autres hommes mais aussi pour nous même. Ainsi, on peut se demander si le désir ne nous éloigne pas de nous-même. En constatant que le désir est un élan nous projetant vers des objets externes à nous, il paraît clair que dans ce même élan, ce qui change, ce n'est pas l'objet que nous visons, mais nous même. Par exemple, quand je désire la reconnaissance d'autrui, même en passant par la lutte à mort, je finis toujours par en tirer quelque chose. En effet, le maître finit par comprendre qu'il est dépendant d'autrui et que le fait que ce dernier travaille, prouve qu'il est humain comme lui. Et de cette prise de conscience, naît la morale. Ainsi, celui qui était au premier abord, indifférent et sans pitié, finit par devenir quelqu'un de moral. Donc, le désir éloigne le maître de son animalité primaire, pour le rendre pleinement humain. De la même manière, l'esclave, quand il travaille, finit par dépasser le statut d'animal voulant à tout prix survivre, et finit par devenir un être humain construisant un monde à son image. En somme, ce qu'on comprend finalement, c'est que si le désir nous éloigne d'autrui, il ne s'agit pas de celui que l'on pense. Le "autrui" dont nous  éloigne le désir, c'est la version animale de nous-même. Et en nous éloignant de cette animalité, le désir nous rapproche d'un autre "autrui" qui n'est rien d'autre que nous-même, mais sous le statut d'humain. Le désir éloigne donc l'homme de son état de nature, pour le rapprocher de son véritable état, c'est à dire, l'humanité.



Conclusion : On peut dire pour terminer que le désir peut sembler au premier abord nous rapprocher d'autrui dans le sens où il peut prendre autrui pour objet, et aussi nous en éloigner dans la mesure où il est insatiable. Mais son insatiabilité elle-même, en fait une recherche perpétuelle, qui finit toujours par nous mener à autrui. C'est ainsi que nous en sommes arrivés à montrer que nous ne désirons pas les objets pour se les approprier, mais uniquement pour en priver autrui et l'obliger à nous reconnaître. Nous pouvons donc dans ce cas précis dire que le désir ne nous éloigne jamais d'autrui car son mouvement même, suppose autrui. Enfin, nous avons étudié la question sous l'angle individuelle et nous nous sommes demandé si le désir éloignait l'homme de lui-même. A cette question nous avons répondu que oui, le désir éloignait bien l'homme de cet "autre" version de lui même, à savoir, la version animale; pour le rapprocher d'une version  toujours "autre", mais plus adaptée de lui-même, c'est à dire l'humanité. On peut donc répondre à la problématique en disant que le désir ne nous éloigne jamais totalement d'autrui, et nous jette toujours face à lui, qu'il s'agisse de nous-même, ou des autres.









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