mardi 24 juin 2014

Doit-on tout faire pour être heureux ?

Introduction : Le bonheur, pour l'opinion, réside dans la satisfaction des désirs nous procurant du plaisir, ce qui sous-entendrait que pour être heureux, il suffirait d'accumuler le maximum de plaisirs possibles. Un tel point de vue rend donc légitime, puisque le bonheur vise notre bien, la mise en oeuvre accentuée de la recherche de plaisirs. Et dès lors se demander si l'on doit tout faire pour être heureux, c'est s'attendre à une réponse positive. Cependant, la question prend une toute autre tournure dès lors que l'on comprend que le : "doit-on", ramène à l'idée de devoir et d'impératif. Ainsi, la question devient plus problématique puisqu'elle devient : Faut-il faire de la recherche de plaisirs un impératif ? Mais nos conclusions depuis le début sont peut-être erronées car nous concevons le bonheur comme obtention de plaisirs, or, ce qui différencie le bonheur du plaisir, c'est que le bonheur est durable et constant, tandis que le plaisir est de courte durée et éphémère. Ainsi, deux problèmes se posent désormais ; que le bonheur soit l'obtention de plaisirs, et nous pouvons croire qu'il s'agit d'une illusion. Et d'autre part, que le bonheur signifie plénitude et pleine satisfaction des désirs de manière durable, et nous pouvons nous interroger sur sa possibilité. Le problème que nous sommes en train de mettre en évidence contient une troisième dimension, car devoir "tout faire" pour être heureux, s'oppose nécessairement au bonheur lui-même, puisque le fait de "tout faire" semble réclamer un effort constant. Or le bonheur semble plutôt être un état dans lequel la satisfaction est telle que l'on a plus rien à mettre en oeuvre. Nous nous demanderons donc dans un premier temps si la recherche de plaisirs est forcément à exclure. Puis nous nous demanderons dans un second temps si cette recherche n'est pas finalement un obstacle à la paix spirituelle. Enfin, nous nous demanderons si tous ces éléments ne font pas du bonheur un idéal de l'imagination.


I. Le bonheur comme recherche de plaisirs


1.Conception populaire du bonheur


Si l'on parcourais les rues pour interroger la gens sur ce qu'est le bonheur, les réponses convergeraient toutes vers l'universel : être  heureux, c'est avoir telle ou telle chose, être riche, célèbre et en bonne santé. Ainsi, le bonheur résiderait uniquement dans l'acquisition de biens matériels et dans la santé physique pour être apte à en profiter sans contrainte. Rien de mauvais à priori dans cette conception puisqu'elle vise le bien propre de l'individu qui veut tout à fait normalement être satisfait. Il faudrait donc tout mettre en oeuvre pour obtenir les éléments nous permettant d'être heureux.


2. La recherche de plaisirs comme nécessité pour l'homme


D'autre part, on peut voir en la recherche de plaisirs une règle de vie nécessaire pour tout homme puisque nous ne recherchons rien d'autre que notre propre bien. Une telle conception fut défendue par l'hédonisme
incarnée par les cyrénaïques en Grèce. Selon cette doctrine, le plaisir est le Souverain Bien de l'homme, et sa recherche doit passer avant même la morale. Etant doué de sensibilité, on peut concevoir que l'homme vive pour se procurer un maximum de plaisirs possibles. Et puis, étant donné que pour l'hédonisme, le plaisir est le Souverain Bien de l'homme, il représente le bonheur. En somme, il faut sans cesse aller vers ce qui peut nous procurer du plaisir.


3. "Le désir est l'essence même de l'homme" B.Spinoza


Tous les hommes font l'expérience du désir, et il se peut même que le désir vise des objets insensés ou immoraux, mais faut-il pour autant le condamner ? A cette question, Spinoza répondrait non, bien au contraire, pour lui, il ne faut pas s'opposer à ses propres désirs, car ce serait aller contre soi-même. Pour mieux saisir la pensée de Spinoza, il faut retourner vers son fondement. Spinoza, est dans l'histoire de la philosophie, un des auteurs dont la pensée s'éloigne le plus du commun des philosophes, puisqu'il pose le panthéisme comme base de sa philosophie. Selon cette conception, Dieu n'est pas un être transcendant, c'est à dire qui s'élève au-dessus du monde, mais il est immanent, c'est à dire qu'il est dans le monde, en fait, pour Spinoza, Dieu est égale nature. Or, Dieu ne crée pas le monde dit Spinoza, ce qu'il génère, c'est lui-même, et l'homme en fait partie. Et puisque Dieu est en la nature, et que l'homme fait partie de la nature, et participe à l'infini intelligence de Dieu, dit-il, il ne faut pas qu'il aille contre ses désirs puisqu’à travers eux, c'est Dieu, donc la nature qui essaie de se réaliser elle-même et par la même occasion, l'homme se réalise lui aussi. En somme, dit Spinoza, il faut satisfaire nos désirs, aller vers eux, et chercher ce qui est bon et utile pour nous.


Transition : Ainsi, comme nous venons de le montrer, le bonheur tel qu'il est conçu pour l'opinion, réside dans l'acquisition de tout ce que l'on désire et dans l'accumulation de plaisirs. Avec Spinoza, nous avons même accordé une valeur à l'action et la mise en oeuvre de l'accomplissement des désirs puisqu'ils constituent l'essence même de notre être. Mais faire passer l'accession au bonheur pour une recherche perpétuelle de ce qui nous fait du bien et nous procure du plaisir c'est se tromper sur la véritable nature du bonheur. Le bonheur désigne un sentiment de plénitude et de satisfaction, non seulement physique, mais également spirituelle. Or, peut-être qu'à trop chercher ce sentiment, et en le confondant avec le plaisir, on s'assure de ne jamais être heureux justement, et même au contraire d'être malheureux en troublant notre esprit en l'obsédant, c'est ce que nous allons désormais mettre en évidence.


II. La recherche perpétuelle du bonheur conduit au malheur


1. L'Insatiabilité  du désir d'être heureux


Si l'on prend l'exemple d'un accro à la drogue, on peut mettre en évidence le problème de la recherche du bonheur, car, finalement, le drogué ne recherche rien d'autre que d'être heureux. Et en prenant de la drogue, il constate qu'il atteint finalement une certaine forme de bonheur que seule ces drogues peuvent lui offrir. Mais le problème qui se pose, c'est que le drogué est toujours à un moment donné rattrapé par ce que Freud appelle le "principe de réalité", c'est à dire qu'il doit redescendre sur terre et souffrir. Souffrir parce que de la satisfaction passé naît le regret qui provoque de nouveau le désir de recommencer. Or, comme on peut le constater, au fur et à mesure, l'obsession s'installe et plonge notre drogué dans la folie, c'est à dire que son esprit devient incapable de se soucier d'autre chose que de la recherche de satisfaction, et donc ne trouve jamais le bonheur tant recherché. C'est d'ailleurs ainsi que le voyait Platon dans le Banquet, en comparant l'homme qui désire au tonneau percé des danaïdes de la mythologie grecque, qui se vide au fur et à mesure que l'on essaye de le remplir. Ainsi, l'homme qui désire est condamné à être insatisfait.


2. Le caractère paradoxal du désir


Le désir, tout en étant insatiable possède également un caractère paradoxal. C'est ainsi que l'a montré Schopenhauer dans le monde comme volonté et comme représentation, en expliquant que l'homme est poussé par son "vouloir-vivre", c'est à dire une force inconsciente qui le broie et qui le pousse lui et tous les êtres vivant à persévérer dans leur être. Cette force s'incarnant dans le désir selon Schopenhauer, détruit l'homme qui désire et le condamne à la perpétuelle souffrance. En effet, il démontre que le désir, tant qu'il n'est pas satisfait, nous rend malheureux, mais que dès lors qu'il est satisfait, il nous fait aussi souffrir puisqu'il nous plonge dans l'ennui. Pour Schopenhauer, si l'on ne veut pas souffrir, il faut renoncer à tous ses désirs.


3.Il dépend peut-être de nous d'être heureux


Les sagesses antiques, elles, moins radicales que Schopenhauer, préconisaient la limitation et le contrôle du désir. Ainsi, pour le stoïcisme notamment, il faut désirer dans les limites du raisonnable. Dans un monde déterminé par un ordre nécessaire, pour les stoïciens, à chercher à satisfaire des désirs déraisonnables, on se condamne d'avance au malheur puisque l'ordre du monde est déjà tracé et déterminé. Tout ce que nous pouvons faire selon les stoïciens, c'est accepter l'ordre du monde, et comprendre que certaines choses ne dépendent pas de nous. Du côté des épicuriens, c'est à peu près pareil, on nous conseille de désirer de manière raisonnable, de satisfaire les désirs strictement naturels et nécessaires comme manger et boire, car ils peuvent être satisfaits, et renoncer aux désirs ni naturels, ni nécessaires comme désirer l'honneur, la richesse et la gloire, qui nous illusionnent sur la réalité. C'est ainsi qu’Épictète grand stoïcien, dans le Manuel, en arrive à la conclusion qu'il dépend de nous d'être heureux. Pour lui, une fois que l'on a saisi l'ordre du monde et qu'on l'accepte, on devient apte à choisir d'être heureux, c'est à nous de choisir si même malades, nous sommes heureux ou non, puisque la santé ne dépend pas de nous selon lui. Si tu veux être heureux, dit Épictète, ne veuille pas que les choses arrivent comme tu le désire, mais veuille qu'elles arrivent comme elles sont.


Transition : De la recherche du bonheur à la perpétuelle souffrance, il semble n'y avoir qu'un pas comme nous venons de le voir, ainsi, y renoncer, ou se contenter, comme le préconise les sagesse antiques, du stricte nécessaire dans les limites du raisonnable, semble être la seule solution. Faire du bonheur la satisfaction de ce qui est possible, semble être tout ce que nous pouvons faire. Mais limiter le bonheur à l'acceptation d'un ordre déjà tracé, ou à la satisfaction des "désirs naturels", qui semblent plutôt s'apparenter au besoin, n'est-ce pas également se tromper sur la nature du bonheur ? Car si le bonheur se limitait à ça, le désir disparaîtrait dès lors que l'on commencerait à vivre selon les règles des sagesses antiques, or, on le sait bien, un tel bonheur relève de l'illusion. Mais comment expliquer dès lors que l'idée de bonheur soit bien présente en nous ?


III.Le bonheur comme idéal de l'imagination


1. On ne peut pas expliquer ce qui peut nous rendre heureux


L'atteinte du bonheur, est bien une visée et un but pour tout homme, d'ailleurs, comme le disait Pascal, "tous les hommes recherchent d'être heureux", mais peut-on vraiment dire ce qu'est le bonheur ? Peut-on décrire ce qui peut nous satisfaire ? Emmanuel Kant montre que non, car le bonheur ne se situe nul part selon lui, si ce n'est dans notre imagination. Ainsi, selon Kant, si le bonheur est inexplicable, c'est qu'il s'agit en réalité, d'un idéal contenu dans notre esprit, d'un idéal de notre imagination. Notre raison, selon Kant, nous dit comment éviter d'être malheureux, mais pas comment être heureux.


2. Le devoir moral suppose qu'on ne cherche pas à être heureux


En cherchant à être heureux, dit Kant, c'est à dire à être satisfait, on place nos intérêts avant ceux d'autrui, et on va par conséquent à l'encontre de la morale, qui suppose que l'on passe à côté des désirs, et qu'on humilie en nous, notre sensibilité et nos penchants naturels. Pour Kant,on ne peut pas agir moralement et rechercher le bonheur en même temps, car être moral, c'est faire passer l'impératif de la moralité avant la recherche du bonheur, et agir de telle sorte, dit Kant, que l'on traite l'humanité en sa propre personne, comme en celle des autres, toujours en même temps comme une fin, et jamais seulement comme un moyen. Ainsi, mettre de côté mes intérêts et faire passer ceux d'autrui avant, doit être le seul impératif à respecter dans la vie.


3. Faut-il pour autant renoncer au bonheur ?


En voyant ce qu'impose la morale kantienne, on se dit immédiatement qu'il faut renoncer au bonheur pour être moral, pourtant à cette affirmation Kant répond non, car une telle morale serait inhumaine. C'est dans la nature de l'homme de chercher à être heureux, mais puisque devoir et bonheur son incompatibles sur Terre, je ne peux, selon Kant qu'espérer être heureux plus tard, et ailleurs, si et seulement si j'ai eu une vie droite et morale qui m'en rend digne. Pour être digne d'être heureux, dit Kant, il faut faire son devoir sans chercher à l'être, tout en espérant qu'il y ait un Dieu juste et bon qui nous accordera le Souverain Bien après la mort. Bien qu'on ne puisse pas démontrer que Dieu existe, ni que l'âme est immortelle, il reste nécessaire selon Kant, de poser l'existence de Dieu, pour ne pas désespérer de la morale. C'est d'ailleurs ainsi que le démontre Pascal dans les Pensées, les objets qui pourraient nous satisfaire, sont trop limités sur Terre, et en cherchant à être heureux sur Terre, on risque bien au contraire en ce sens, d'être malheureux, c'est pourquoi Pascal, pose la nécessité d'un Dieu, qui lui seul, est assez puissant pour satisfaire tous les hommes au paradis, après une vie morale, basée sur la foi.


Conclusion : Comme nous l'avons vu dans un premier temps, le désir, comme il constitue l'essence même de l'homme, doit être satisfait, car ne pas le satisfaire serait aller contre soi-même. Mais nous avons vu dans un second temps que la volonté perpétuelle de satisfaction, peut laisser la place à l'obsession, et à l'oubli de la morale, qui impose justement, qu'on ne cherche pas à être heureux. C'est ainsi que dans un dernier temps, à travers la pensée de Kant, nous avons montré qu'une vie morale, ne signifiait pas nécessairement le renoncement au bonheur, puisqu'en posant l'existence d'un Dieu bon et juste, on devenait digne d'être heureux dans un hypothétique au-delà. En somme, puisque le devoir morale suppose qu'on ne cherche pas à être heureux, il ne faut pas tout faire pour l'être, mais s'en rendre digne, et finalement, on le comprend, l'impératif auquel il faut obéir, n'est pas la recherche du bonheur, mais l'impératif catégorique de la morale, qui nous impose d'agir toujours moralement, en faisant passer les intérêts d'autrui avant les nôtres.



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