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Accomplir tous ses désirs est-ce une bonne règle de vie ?

 Introduction:

Le verrou par Jean Honoré Fragonard 

 Souvent comparé au tonneau des Danaïdes qui se vide à chaque fois que l'on essaye de le remplir, le désir se caractérise par son caractère insatiable. En effet, à peine est-il satisfait, que de la satisfaction passée, apparait le regret qui donne lui-même naissance à un nouveau désir. Le problème qui se pose émane justement de ce caractère insatiable. On le voit bien, tout comme l'a montré Thomas Hobbes dans  Le Léviathan, qui disait que du désir des hommes non guidés par une instance supérieure apparaissait "la guerre de tous contre tous". Ainsi, la définition même du désir nous mène vers la tension qu'il amène dans une vie avec autrui, si bien que l'on peut se demander si accomplir tous ses désir est une bonne règle de vie. Mais se poser cette question, c'est demander s'il est possible de maîtriser ses désirs ou de renoncer à certains d'entre eux, mais c'est aussi affirmer au préalable que les désirs peuvent être satisfaits, or, l'essence même du désir réside dans le fait qu'il n'ait aucun objet précis, et par conséquent, il est peut-être vain et sot de vouloir les accomplir. Et si les désirs ne peuvent pas être accomplis, alors il faudrait nécessairement renoncer au bonheur, qui repose justement sur la satisfaction des désirs. Et puisqu'il est insatiable et nous met en tension avec autrui, il est aussi un obstacle à la morale. Mais dans une certaine mesure, on peut concevoir le désir comme quelque chose de positif qui fait premièrement la valeur et le caractère unique de l'homme, car il fait qu'il ose se lancer dans des projets, c’est ce que nous verrons dans un premier temps en mettant en évidence la valeur du désir. Mais nous verrons cependant dans un second temps que le caractère insatiable du désir peut être un obstacle à l'atteinte du bonheur, et il nous faudra donc envisager le renoncement partiel ou complet au désir. Nous terminerons en démontrant que le désir est un obstacle à la morale.


I. Le désir comme moteur d'un élan de l'homme vers son propre accomplissement



1. le désir est un manque qui réclame à être satisfait


Dans une logique très simple, le désir se pose comme un manque qui réclame à être satisfait, car on ne désire que ce que l'on a pas. Il s'agit cependant d'un manque qui se différencie du besoin, car le besoin est nécessaire pour la survie. Ainsi, la sexualité est un besoin pour l'espèce, et un désir pour l'individu. De plus, il faut prendre en compte le caractère positif de la satisfaction du désir. En effet la satisfaction du désir, nous permettrait d'atteindre une forme de plaisir, et peut-être par accumulation, une certaine forme de bonheur. Ainsi, il faudrait désirer pour s'accomplir en tant qu'être.


2.. Le désir comme propulseur de l'homme dans un mouvement positif


D'autre part le désir illustre la condition humaine, d'ailleurs Platon dans le Banquet, affirme que le philosophe est "éros", c'est à dire amour parce qu'il est le fils de "poros", c'est à dire la ressource et l'intelligence, et de "penia", c'est à dire la pauvreté. Ainsi, pour Platon, le désir n'est pas seulement corporel, mais aussi intellectuel, spirituel, et il pousse l'homme à aller au-delà de la richesse et de la pauvreté. On peut en effet rappeler que l'étymologie même du mot "philosophie", désigne en grec l'amour de la sagesse. Or l'amour est l'une des formes que prend le désir. Donc, le philosophe est désireux d'atteindre la vérité, et pour Platon, c'est positif, car c'est le signe d'un mouvement intéressant.


3. Le désir comme moteur de la vie

En somme, comme on l'a vu jusqu'ici, le désir semble être ancré au plus profond de l'homme. D'ailleurs, le philosophe hollandais Baruch Spinoza, dans son œuvre l’Éthique, affirme que l'homme est animée par le conatus, c'est à dire, un désir de persévérer en tant qu'il est accompagné de conscience. Pour être plus précis, Spinoza, pense que l'homme, étant guidé par le conatus, se situe donc dans une poussée fondamentale par laquelle il participe à la dynamique de la nature, qui, à travers ce désir de l'homme, veut elle-même se réaliser. Ainsi, selon Spinoza, chaque homme doit aller vers ses désirs et les accomplir, chercher ce qui est bon et utile pour lui. C'est ainsi qu'il en arrive à affirmer que : "nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes, mais elles sont bonnes parce que nous les désirons", et que : "le désir est l'essence même de l'homme".


Transition :

Le désir tel que nous venons de le décrire, serait donc bien éloigné de la définition si négative et nocive communément donnée, et constituerait même bien au contraire, l'essence du moteur de l'élan par lequel l'homme chercherait à s'accomplir et peut-être même à accomplir la nature. Cependant, on va désormais montrer les limites qu'il y aurait à parler ainsi, car si le désir peut être conçu comme positif, il peut aussi être conçu comme insatiable puisque impossible à satisfaire sans plonger dans un autre désir, et par conséquent, comme un obstacle au bonheur.


II. L'infinité et l'insatiabilité du désir en font un obstacle au bonheur



1. Le désir ne s'épuise jamais


Comme nous l'avons dis précédemment, on compare souvent le désir au tonneau des Danaïdes de la
Les Danaïdes par John William
mythologie grecque. C'est à dire qu'il s'agit en vérité d'un mouvement perpétuel qui nous empêche d'être en repos avec nous-même. Le désir nous empêche donc d'atteindre cet état d'ataraxie dont parlait Épicure, c'est à dire, un état d'absence de troubles pour l'âme, un état dans lequel l'homme serait paisible et serein parce qu'intégré au cycle de la nature et ne s'opposant pas à l'ordre du monde par ses représentation mentales qui pourraient le troubler lui-même. On comprend donc bien que l'état dans lequel nous sommes en cherchant à satisfaire nos désirs, est un état absolument contraire au bonheur puisqu'il s'agit d'un état de trouble perpétuel du à une satisfaction jamais suffisante.


2. Le désir est source de souffrance


D'autre part, on peut constater que le désir est quelque chose d'extrêmement paradoxal, en effet, comme l'a montré Arthur Schopenhauer, tant que l'homme n'a pas satisfait ses désirs, il se trouve dans l'attente de le faire, donc n'est pas satisfait et malheureux, mais une fois qu'il les a satisfait, il est plongé dans un ennui extrêmement profond lié justement et paradoxalement à sa satisfaction. Ainsi, dans son œuvre le monde comme volonté et représentation, Schopenhauer affirme que l'homme est  esclave de ses désirs et soumis à son "vouloir-vivre", c'est à dire la force inconsciente qui le pousse, lui et tous les êtres vivants à persévérer dans l'existence. En somme, selon Schopenhauer, l'homme est le jouet inconscient de cette force qui l'écrase et le broie et dont il ne peut s'échapper qu'en renonçant à tous ses désirs. On peut d'ailleurs ajouter qu'une thèse similaire fut défendue par les bouddhistes, qui affirmaient qu'il fallait fusionner avec le néant pour échapper au désir.


3. Classifier ses désirs ?

 La caractère quasiment impossible du fait de renoncer à tous ses désirs peut être combattu par l'idée d'une classification des désirs afin de ne pas en devenir esclave. Ainsi, Épicure, a développé la théorie des désirs raisonnables, en montrant qu'en fait, il était possible de classifier les désirs en les séparant par critères de nécessité. Il sépare ainsi les désirs en deux parties : d'une part, les désirs naturels et nécessaires, comme boire et manger, et d'autre part, les désirs naturels mais non-nécessaires, comme manger des plats à tout prix bons, ou boire un bon vin à tout prix, ou encore désirer la gloire, l'honneur et la richesse, qui nous plongent sans cesse dans la tristesse et le désespoir. Par conséquent, il faudrait distinguer les désirs primordiaux et non-primordiaux afin de renoncer à certains et donc, de vivre correctement. Ce positionnement de pensée nous fait penser aux paroles d’Épictète, qui disait : " ne veuilles pas que les choses arrivent comme tu le veux, mais veuilles que les choses arrivent comme elles sont, et tu seras heureux".    


Transition :

Ainsi, il serait possible de concevoir le désir comme une barrière qui nous empêche de voir le bonheur, car trop occupés à chercher à le satisfaire. Il faudrait dès lors, comme nous l'avons montré, chercher à renoncer à tous, ou du moins certains de nos désirs. De même, on peut ajouter que la satisfaction des désirs étant à visée tout à fait personnelle, elle empêche toute possibilité de vie morale, c'est ce que nous allons désormais montrer.



III. Le caractère égoïste du désir rend impossible l'accomplissement du devoir moral



1. Peut-on concevoir un monde où chacun chercherait à accomplir ses désirs ?


Le désir ne vise pas que des biens où des représentations, mais peut tout à fait aussi viser autrui. On peut ici parler de Hegel, qui, dans la partie intitulée la dialectique du maître et de l'esclave, contenue dans son œuvre la phénoménologie de l'esprit, montre que le désir est fondamentalement désir d'autrui, plus précisément, désir de reconnaissance. Effectivement, pour lui, l'accomplissement de ce désir mutuel, doit passer nécessairement par un conflit débouchant sur un combat à mort dans lequel le perdant acceptera d'être esclave et de ne pas être un homme. Et par conséquent, le désir étant singulier et conflictuel, il ne peut que s'opposer et rendre impossible l'accomplissement d'une morale, qui, loin d'être subjective, est universelle. On comprend bien en somme qu'accomplir ses désirs ne peut que nous amener à entrer dans un rapport conflictuel avec autrui.


2. Du désir à la vertu

Entre morale et désir, on le voit bien, l'homme se trouve dans une impasse, car d'un côté, il semble bien normal de se satisfaire personnellement, mais le devoir moral nous invite à prendre en compte les autres, voir même à les faire passer avant nous même, mais ce qui est d'autant plus difficile, c'est d'arriver à aller au-delà du désir. Ainsi, Platon, dans le Phèdre, compare l'esprit à un cocher qui dirigerait un attelage composé de deux chevaux, l'un blanc, représentant le courage, et l'un noir, représentant l'obscurité du désir. Platon en arrive à montrer qu'il ne faut en fait pas du tout supprimer le désir, car le cheval noir aide lui aussi à faire avancer l'attelage. Et donc, comme on le déduit, le secret réside dans la capacité à maîtriser ses désirs afin d'avancer correctement dans la vie. De plus, cette capacité à maîtriser ses désirs, donne naissance à une vertu que l'on nomme la tempérance. On peut d'ailleurs pour illustrer reprendre l'exemple du philosophe. Quand le philosophe recherche la vérité, il reconnaît dès le départ qu'"il ne sait rien", comme le disait Socrate notamment, et le fait qu'il reconnaisse dès le départ qu'il ne sait rien, lui permet de se maîtriser et de ne jamais plonger dans l'opinion.


3.De la maîtrise des désirs à la morale 

Comme l'a montré Emmanuel Kant, la destination morale de l'homme est supérieure aux désirs, et ce,
tout simplement parce que le désir est source de conflits comme nous l'avons montré avec Hegel. La morale, elle, au contraire est désintéressé puisqu'elle ne vise pas l'intérêt personnel. Pour illustrer ses propos, Kant prend un exemple tout simple afin de ne pas se tromper sur la nature de la morale. Il prend l'exemple d'un commerçant. Il dit que si ce commerçant ne vole pas ses clients, juste pour ne pas les perdre et pouvoir continuer à vendre, alors son acte n'est pas moral, car il a pour fin, sa satisfaction personnelle et non celle d'autrui. Or, Kant dit que : " je dois toujours traiter ma propre personne, comme celle des autres, toujours en même temps comme une fin, et jamais seulement comme un moyen". Autrement dit, pour être morale, selon Kant, une action doit être désintéressé, ainsi, le commerçant doit être honnête avec ses clients par devoir et non en vue d'un intérêt étranger. Pour Kant, seule la volonté bonne est morale, et cette volonté doit toujours être autre que ce qui nous rapporterait quelque chose. Cependant, il est nécessaire de rappeler qu'une telle conception ne doit pas être prise comme un renoncement au bonheur, car, toujours selon Kant, en agissant moralement, au vrai sens du terme, c'est à dire par devoir, on se prive de satisfaction immédiate, mais on devient cependant digne, si il y a un au-delà (dont on ne peut bien-sûr pas prouver l'existence), d'y être heureux. Cependant, il ne faut pas agir en vue d'être heureux après, car là encore, mon action ne serait plus morale, mais intéressée. On peut ainsi terminer en ces belles paroles de Kant dans les fondements de la métaphysique des mœurs, : "fais ce qui peut te rendre digne d'être heureux".


Conclusion:

En somme, il est possible de concevoir le désir comme ce qui fait la spécificité de l'homme dans la mesure où il est le seul être conscient de ses désirs, et que ses désirs le poussent vers un élan intéressant pour lui et la nature. Mais il est aussi possible de concevoir le désir comme quelque chose d'insatiable qui prend tout son sens paradoxalement, dans l'insatisfaction, et donc, qui rend impossible l'accès au bonheur. Et enfin, une troisième étude montre que le désir, par son caractère égoïste, rend impossible l'accomplissement d'une morale universelle. Ainsi, puisque la morale universelle suppose qu'on n'accomplisse pas tous nos désirs, alors tous les accomplir n'est pas une bonne règle de vie, bien au contraire.


Johan



Commentaires

Ninon Duchemin a dit…
Merci beaucoup pour ce blog vraiment sympa, qui est de plus un très bon outils de travail, surtout de part sa qualité.
Johan Banzouzi a dit…
Merci beaucoup monsieur Duchemin, c'est grâce à des commentaires encourageants comme les vôtres que je poursuis.

Bien cordialement

Johan Banzouzi

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