mercredi 26 février 2014

Exister


« Tu vis certains jours avec la certitude que quelque chose te manque sans savoir précisément de quoi il s'agit. Tu te réfugies dans la musique ou dans autre chose pour masquer la réalité et sublimer la douleur. La routine est aussi un masque, oui, faire tous les jours la même chose, aller au lycée, au collège ou au boulot te permets d'oublier un peu. Mais la réalité retombe quand tu n'as plus rien pour occuper tes pensées. Tu en a marre de cogiter alors tu dors, mais quand tu te réveilles ça reviens. Tu ne sais plus depuis combien de temps ça dure, peut-être un an, deux ans, allez trois ans que tu t'enfermes dans un solipsisme sans t'en rendre compte, les autres ne te comprennent plus et tes amis disparaissent peu à peu car tu ne penses plus comme eux. Tu continues à croire au bonheur, tu te dis que tu trouveras un jour ce qui te manque, alors que la base de ce manque et ce qui le fait vivre, c'est cet espoir absurde. La vie est décevante par moments. Tu te dis dès lors que si les autres ne te comprennent pas, c'est parce que tu es différent d'eux, que tu es un être à part. Or, ce qu'il faut que tu saisisses, c'est que ce mal que tu ressens est justement dû aux autres. La souffrance et le désir sont les fruits de constats. En effet les autres ont l'air si heureux, si comblés, en somme, ils ont l'air mieux que toi. Non, ce n'est pas un problème de richesse, même l'homme le plus riche peut souffrir de ce mal là, tant qu'il est un homme. 

Au bout de cinq années de solipsisme même ton ami le plus fidèle n'est plus là, ta famille ne fait plus attention à toi. " Il est comme ça, c'est son caractère, ça lui passera" disent-t-ils ces cinq années durant. De ton côté, tu t'interroge toujours sur le sens et la valeur de ton existence minable et te demande si le monde a besoin de toi. Oui, tu te demande finalement s'il ne s'agit pas en fait d'un complot monté contre toi afin de te faire comprendre que tu n'es qu'un petit être insignifiant. Tu as une folle envie de sauter en dehors de ta conscience pour pénétrer cet énorme océan qu'est le monde qui t'entoure et qui  t'englobe afin de connaître son rapport et son jugement sur toi. Ce n'est qu'un rêve, une idée, une absurdité, tu es condamné à avoir ta propre conscience sans en pénétrer une autre. Tu ne sauras jamais ce que les autres pensent de toi. Il se peut que ton existence ait une finalité bien qu'elle soit inutile. Mais si elle a une finalité, comment expliquer le fait que tu sois libre d'y mettre fin quand bon te semble ? C'est l'arrivée des questions existentielles. Pourquoi être quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi j'existe ? Suis-je un hasard de l'univers ? Suis-je la création d'un Dieu qui me transcende à mon insu ? Ne suis-je qu'une petite goutte de ce vaste océan qu'est ce monde constitué de sujets conscients ? Il te faut des réponses, tu as le choix entre deux choses, continuer à vivre cette vie absurde en te mettant en tête que tu n'es qu'un instant, un passage, un hasard au monde qui n'a pas réussi à s'y intégrer, ou que tu es une créature de Dieu qui est là pour une raison bien précise. 


Un troisième choix s'impose à toi, tu peux mettre fin à ta vie, éteindre ta conscience en voyant bien ce qui se passera
après. Le choix est dur et absurde. Tu comprend qu'en fait tu es libre, totalement libre, tellement libre que tu en devient prisonnier, oui, tu es prisonnier de ta liberté en prison libre. Mais ce que tu comprend maintenant, c'est que raison ou non, tu es responsable de toi même et de tes actes, et que puisque ton existence n'a aucun sens, c'est à toi de la faire signifier et de te projeter vers ceux qui te repoussent, de plonger au plus profond de cette océan qu'est le monde, afin de forcer tous les autres sujets à reconnaitre ton existence. Tu dois leur faire avaler ton moi, car exister c'est ça, c'est se propulser hors de soi pour impacter sur les choses et se les approprier. Après tout, c'est ce qu'ils t'ont fait, ils ont écrasé ton existence en allant jusqu'à la faire passer pour inutile en l'écrasant avec la leur. Il est temps pour toi de riposter et d'imposer la tienne. C'est ainsi que tu deviendras un homme, c'est ainsi que tu gagneras ton humanité, en t'imposant dans cette océan sauvage où règne la loi du plus fort. Te suicider serait renoncer et être faible, alors exploses, fais se répandre ton existence, prouves toi à toi même que tu existes. L'Homme n'est qu'un simple animal tant que la conscience n'est pas là pour le définir comme Homme, alors fabriques toi, définis toi, conçois toi comme un homme, construis ton existence, mais n'oublies pas que tu es responsable de tes propres actes, il n'y aucun déterminisme qui t’utilise à ton insu si ce n'est celui de ta conscience, c'est à dire le tien. Ta conscience est fondamentalement, une ouverture sur le monde, tu as le pouvoir de te faire reconnaître. Le monde ne tourne qu'autour de toi bien que tu ais l'impression qu'il t'échappe constamment. Quand tu dors, le monde n'est plus, quand tu te réveille il se réveille aussi et redevient le monde, il a besoin de toi pour être reconnu comme tel. Tourne le dos au monde, ou suicide toi et tu le détruit, essayes de te connaître toi-même, de n'être tourné que vers toi-même et tu te détruis toi même. Ta conscience doit rester plongée dans le monde, et toujours être branchée vers les choses afin que ton existence puisse être alimentée par l’électricité que provoquera ta projection visée, ou plutôt comme dirait Husserl, ton « intentionnalité ».

Johan Banzouzi

Exister


"Le monde sans l'Homme n'est point encore le monde: non que le monde attende l'Homme pour être réel, mais il l'attend pour recevoir son sens de monde" 
 Dufrenne   

"Exister, c'est oser se jeter dans le monde"
 Johann Wolfgang von Goethe

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